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D’année
en année, le rituel reste inchangé. En ce samedi
soir,
l’arrière-scène du
Théâtre de
Beaulieu, déserte il y a quelques minutes encore, se
transforme
en fourmilière ardente, prise d'assaut par d'innombrables
danseurs, accompagnés de parents ou de professeurs.
Rassemblés autour de l’écran qui
projettera
bientôt les noms des heureux élus,
cernés par les
caméras aux aguets, les candidats doivent encore subir
patiemment les annonces générales
données dans
différentes langues, du japonais au chinois en passant par
le
coréen ou l’anglais, et notamment l'invitation
à
participer au Networking Forum organisé par le Prix de
Lausanne
pour tous les non-finalistes. Miracle de l'informatique, la fameuse
liste comportant les noms des vingt finalistes apparaît
alors, en
même temps que les flashs crépitent de toutes
parts,
tentant de capturer la moindre émotion sur les visages et de
la
fixer pour la postérité. Rituel
inchangé certes,
à un détail près toutefois : les
candidats
sélectionnés pour la finale ne sont plus de
simples
numéros cerclés de noir, leurs nom et
prénom n'ont
pas été oubliés. Un peu
d'humanité ne fait
jamais de mal, même en de telles circonstances.
Ils sont vingt tout rond - 11 filles et 9 garçons - et
après une édition 2008 en demi-teinte, on est
dans
l’obligation de reconnaître cette année
que le choix
du jury ne comporte aucune surprise de taille ni aucun sujet de
réelle discorde. On pourra certes regretter
l’absence de
tel candidat qui nous aura semblé
particulièrement
remarquable, ou, à l’inverse,
s’interroger de la
présence de tel autre qui nous aura paru plus discutable, ou
simplement plus inégal, mais, au fond, il n’y a
rien de
fondamentalement injustifié ni de farfelu dans les
résultats de cette édition 2009. Parmi les 73
sélectionnés ayant concouru, il fallait en
désigner 20, et chacun de ces jeunes danseurs,
qu’on
l’ait du reste apprécié ou non, a une
bonne raison
de figurer parmi les finalistes. Vanité des
vanités, on
se sent plutôt rassuré, étranger alors
à
tout sentiment d’amertume.
Dimanche 15h, c’est l’heure de la grande finale.
Pour nous,
l’âme volontiers mélancolique,
c’est aussi le
signe qu’à peine entamé, le Prix est
déjà sur le point de s’achever.
Toujours le
même petit pincement au coeur qui revient lorsque l'on sent
que
l'on doit quitter la fête... Rien, au fond, ne passe plus
vite
que cette journée où tout semble
réglé,
minuté, retransmission
télévisée oblige. Le
cocktail d'après-spectacle, dans un tourbillon de bruit et
d'excitation démultipliés, a lui-même
un air
irréel, presque fantomatique. Pour l'instant, en ce
début
d’après-midi, on a la vague impression
d'être
transformée malgré soi en figurant involontaire,
perdu au
milieu d’un plateau de télévision
improvisé,
installé pour l’occasion à
l’arrière-scène du
Théâtre de
Beaulieu. Entre un présentateur empressé, deux
caméras et trois spots aveuglants, les tutus multicolores se
faufilent, brillant de tous leurs feux. Face au miroir, on tente une
ultime pirouette, on peaufine un dernier geste, on vérifie
la
tiare ou le ruban d’un chausson…
A vrai dire, au regard de ce qu’on a pu percevoir les jours
précédents, la finale n’est pas
forcement le moment
le plus révélateur pour apprécier
pleinement
toutes les qualités des candidats. De la
complexité, du
ridicule même parfois, de juger avec un air
d’autorité d'un danseur à l'aune
d’une
prestation de quelques brèves minutes…
Même si
l'art de la variation laisse aussi passer une certaine forme de
vérité... Au terme d’une semaine de
compétition et d’épreuves quotidiennes
accumulées, la fatigue se fait en effet
légitimement
sentir chez ces jeunes gens et il est parfois périlleux,
dans
ces conditions, de livrer le meilleur de soi-même. Pourtant,
les
prestations de ce dimanche ne peuvent être
considérées comme un simple spectacle
à
destination de la télévision et à
l'issue connue
d'avance, dont les sélections du samedi auraient en quelque
sorte constitué la répétition
générale. Autrement dit, les jeux ne sont pas
faits, ou
du moins pas complètement, et la finale laisse le
débat
encore en partie ouvert. A l’issue des sélections,
les
candidats choisis pour participer à la finale apprennent la
note
qu’on leur a attribuée.
Révélée
publiquement (elle figure sur la liste éditée
à
l’occasion de la finale à
côté du nom et de
l’âge de chaque candidat, au même titre
que la
mention de leur école d’origine et de leur choix
de
variations), cette note sur 9 est la moyenne des quatre
épreuves
sur lesquelles ils ont été jugés :
leçon
classique, leçon contemporaine, variation classique,
variation
contemporaine. Peng Zhaoqian (20), en tête, devance
à
peine Hannah O’Neill (14) et Edo Wijnen (38 ). Un peu plus
loin,
Telmo Moreira (79), Miki Mizutani (1), Rafaelle Queiroz Rodrigues (68 )
et Sebastian Concha (80) ex-aequo avec Rina Nemoto (47)… See
you
later, all of you...
Emmenés par Machi Moritaka (43), Gamzatti souveraine, les
finalistes défilent alors, sans perdre une seule seconde,
dans
leur variation classique, puis dans leur variation Neumeier. Une
série de prestations qui nous aura permis
d’apprécier l’excellence de ce cru 2009,
en
dépit de l’absence, cette année encore,
d’une
personnalité écrasante susceptible de mettre
à peu
près tout le monde d’accord. Si quelques rares
candidats
paraissent, à l’occasion de cette finale,
légèrement en-deçà du
niveau
général pour espérer se voir attribuer
une bourse
– de probables futurs "simples finalistes", ce qui en soi est
déjà considérable -, il
paraît en revanche
bien difficile de faire un choix définitif parmi tous les
autres, intéressants et talentueux à un titre ou
à
un autre et souvent remarqués dès les
sélections,
voire les répétitions. Certes, les variations
"contemporaines" n’auront pas donné lieu cette
année, sauf exception, à des miracles
d’interprétation – le cru 2009
était dans
l’ensemble sans doute plus classique, plus technique aussi,
que
celui de l’an dernier -, mais dans les variations classiques,
en
revanche, très peu auront véritablement failli.
Il y a ceux toutefois qui dominent de manière
évidente,
et c’est là moins une question de goût
personnel que
de qualités conjuguées et objectivement
identifiables.
Peng Zhaoqian (20), dernière de la liste et
première du
classement, appartient, au-delà de ses lignes admirables,
à cette catégorie. La variation de la
3ème Ombre
est exécutée avec une aisance qu'on a envie de
qualifier
d'implacable, perceptible notamment dans toute la série de
développés qui composent la
chorégraphie, le tout
assorti d’un sourire évanescent, marque
d’une
assurance tranquille et sereine. Presque inhumaine en Ombre
à
force de perfection, Peng Zhaoqian séduit plus encore dans
un Nocturnes
la montrant sous un jour très différent, qui
aurait dû, à nos yeux, lui valoir le Prix
d’interprétation contemporaine,
étrangement et
régulièrement attribué à
des garçons
depuis au moins trois ans. La variation de Nocturnes est
naturellement
poétique, fluide, "facile", mais avec cette jeune fille, on
pressent que tout autre chose est en jeu. Là où
tant de
candidates brillent essentiellement par leur plastique ou leur
grâce naturelles, ne réussissant pas à
dépasser le cadre du tendre et du joli, Peng Zhaoqian en
renouvelle enfin l’intérêt et en livre
une
interprétation très personnelle, violente,
abrupte et
traversée d’une sensibilité
exacerbée.
Hannah O’Neill (14) pour sa part frôle le drame
– de
ceux qui ont toutefois le mérite de remettre un peu
d’humanité dans les compétitions - avec
un ruban
récalcitrant qui la conduit à sortir de
scène et
à reprendre sa variation classique. Néanmoins, la
concentration et la rigueur toute professionnelles de la candidate
l’emportent… Peut-être est-ce ce
réflexe qui
a fait la différence ? On en doute tant son style sensuel et
solaire se situe aux antipodes de celui, minéral et lunaire,
de
la Chinoise. Outre ces deux candidates, on aura une nouvelle fois
apprécié le talent des deux candidates
japonaises, si
fraîches et juvéniles, Miki Mizutani (1), Swanilda
à l’imperturbable perfection, et
peut-être plus
encore Futaba Ishizaki (3), dont les deux variations nous auront cette
fois ravie sans réserve aucune. Loin de s’asseoir,
un peu
fatiguées, sur leur statut de finaliste, on les sent, pour
cette
ultime confrontation au regard du jury, en constante
évolution,
prêtes à tout pour éblouir. Des
"bêtes
à concours" comme le Japon seul sait en fabriquer, oui,
certes,
mais encore ?... On sait bien que la voix de la rancoeur parle toujours
aussi en ces termes... Yang Chae-Eun (53) pour sa part
séduit
une fois de plus dans la variation de Kitri, malgré une
fatigue
visible dans l'exécution des tours-attitude. Elle montre,
avec
une grande liberté de mouvement et un vrai sens de
l'abandon, sa
capacité à échapper au monolithisme
interprétatif qui guette le tout-venant des candidates et
son
talent à jouer autour de différents registres
dans une
même variation. Une séduction et une
autorité
conquérante qui émanent encore de nos trois
Gamzatti du
jour, à propos desquelles on suspendra
momentanément
notre jugement, tant il nous semble difficile de les
départager
: Moritaka Machi (43), musicale et d'une élégance
tout
aristocratique, Jemima Dean (66), d'une assurance sereine, Rafaelle
Queiroz Rodrigues (68 ), d'une beauté
éblouissante, et un
brin exotique, dans un tutu de rêve. Au sein de cette triade,
à vous de choisir votre princesse indienne !…
A l’occasion de cette finale, avouons que les prestations des
garçons nous auront paru un peu plus fragiles, sinon plus
ternes, que celles des filles, notamment sur le plan de la
maîtrise de la technique classique. Dominateur, Telmo Moreira
(79) s’impose néanmoins – sans grande
surprise ni
particulière magie - dans ses deux variations,
menées
l’une comme l’autre avec aisance et brio. Edo
Wijnen (38 ),
autre personnalité incontestable de ce Prix, se
révèle sans doute plus convaincant - bien
qu’un peu
lisse - dans Spring and
Fall que dans la variation du Lac des cygnes
entachée de quelques imprécisions dans les
réceptions des tours en l’air. Une
réserve formelle
que l’on pourrait émettre aussi à
propos des
prestations en demi-teinte des deux candidats japonais, Tatsuki Takada
(78 ) et Takeshi Ikeda (33) dont la propreté est parfois
mise
à l’épreuve, pour le premier dans la
variation de
Basilio, pour le second dans Spring
and Fall. Place ici à une
subjectivité assumée, c’est Tigran
Mkrtchyan (76)
et Qi Chen (34) qui auront su, chacun dans un style bien
spécifique (et sans rapport aucun), emporter notre
adhésion lors de cette finale. Qi Chen livre notamment une
excellente prestation – la meilleure jusque-là -
dans La
Fille mal gardée, où l’on
retrouve toute sa
précision et ses qualités de style dans le
travail des
épaulements et l'exécution de la petite batterie,
tandis
que Tigran Mkrtchyan, en dépit d’un Corsaire un peu
tendu
et souffrant de réceptions parfois brutales, nous convainc
pleinement dans un Yondering
échappant à toute
mièvrerie, puissant et porteur de sens.
Face à la diversité des talents
rassemblés et
– tout de même - l’excellence
constatée cette
année, un palmarès de concours, jusque dans son
laconisme
même, porte toujours, aux yeux du public, un petit air de
déception. Sept bourses attribuées, de valeur
égale et permettant d’intégrer pour un
an une
école ou une compagnie, un Prix
d’interprétation
contemporaine, donnant droit à un stage, un Prix du public,
reconnaissant et désintéressé, la
plupart des
lauréats de l’année 2009
étaient au fond
attendus, dans cet ordre ou dans un autre… En ce qui nous
concerne, on l’aurait peut-être écrit de
manière sensiblement différente, mais au fond
qu’importe ? Pour le public, le spectacle n’est ici
qu’accidentel. Pour les candidats, la récompense,
quelle
qu’elle soit, n’est qu’un point de
départ, une
étape, un moyen de se former et de s'élever vers
autre
chose. Les étoiles ? Qui sait ?... Il y a seulement trois
ans,
un certain Sergueï Polunin était
ovationné sur la
scène de Beaulieu, à la place où
Hannah
O’Neill, belle, radieuse et triomphante, sourit en ce
dimanche de
février. Le hasard des programmations aura voulu qu'en
même temps que se déroulait le 37ème
Prix de
Lausanne, le gagnant du Prix 2006, âgé de 19 ans
à
peine, débute à Londres dans le rôle de
Solor. A
tous donc, ici ou ailleurs, rendez-vous dans quelques
années…
Les
finalistes du Prix de Lausanne 2009
1.. Mizutani
Miki,
Japon
3. Ishizaki
Futaba,
Japon
9. Yang Ruiqi, Chine
14. O'Neill
Hannah,
Nouvelle Zélande
20. Peng
Zhaoqian,
Chine
22. Johnson
Karen,
USA
33. Ikeda
Takeshi,
Japon
34. Chen Qi, Chine
37. Leblanc
Gergely,
Hongrie
38. Wijnen Edo, Belgique |
43.
Moritaka
Machi,
Japon
47. Nemoto
Rina,
Japon
53. Yang
Chae-Eun,
Corée
66. Dean
Jemima Rose,
Australie
68. Queiroz
Rodrigues Rafaelle,
Brésil
76. Mkrtchyan
Tigran,
Arménie
77. Campbell
Skylar,
USA
78. Takada
Tatsuki,
Japon
79. Moreira
Telmo,
Portugal
80. Concha
Sebastian,
Chili |
Les
lauréats du Prix de Lausanne 2009
|
1. Prix de la fondation
Leenaards :
Hannah O'Neill,
Nouvelle-Zélande
|
2.
Prix Beau-Rivage :
Zhaoqian Peng, Chine
3.
Prix Advenq :
Miki Mizutani, Japon
4.
Prix de la fondation Julius Bär :
Edo Wijnen, Belgique
5.
Prix de l'Oak Foundation :
Telmo Moreira,
Portugal |
6.
Prix de la Fondation Coromontel :
Rina Nemoto, Japon
7.
Prix de la Fondation Coromontel :
Sebastian Concha,
Chili
8.
Prix d'interprétation contemporaine :
Edo Wijnen, Belgique
9.
Prix du public :
Telmo Moreira,
Portugal |
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