 |




|

 |
|
|
Cynthia Harvey débute
la danse à Novato, en Californie, avant de poursuivre sa
formation à l’Ecole du Ballet National du Canada,
à l’Ecole du San Francisco Ballet, à
l’Ecole de l’American Ballet et enfin à
celle de l’American Ballet Theatre. En 1974, elle rejoint les
rangs de l’American Ballet Theatre (ABT), devient soliste en
1978, puis danseuse principale en 1982. Avec l’American
Ballet Theatre, Cynthia Harvey danse pour ainsi dire tous les
rôles féminins classiques. A partir de 1986, elle
est parallèlement danseuse principale invitée du
Royal Ballet, où elle interprète à la
fois le répertoire classique et les ballets de Frederick
Ashton. Jusqu’en 1996, elle danse aussi en tant
qu’artiste invitée avec Baryshnikov and Company et
Nureyev and Friends. Elle figure également dans plusieurs
films et documentaires. Depuis qu’elle a quitté la
scène, Cynthia Harvey enseigne pour diverses institutions.
Elle a notamment été professeur invité
pour la Norwegian National Ballet Company, l’American Ballet
Theatre, l’Australian Ballet, le Teatro alla Scala, le Royal
Swedish Ballet, le Dresden SemperOper Ballett, la Royal Ballet School
et l’English National Ballet School. Co-auteur de "Physics,
Dance and the Pas de deux", Madame Harvey a été
membre de DanceEast, organisme national pour la danse en Angleterre.
Elle a ainsi participé aux débats visant
à améliorer la vie des compagnies et des
écoles de danse classique. En plus d’enseigner et
de monter des ballets, elle fait partie des experts
réguliers de la commission pour la formation et
l’enseignement de la danse en Grande-Bretagne. Pour le Prix
de Lausanne 2009, Cynthia Harvey est professeur de danse classique.

Est-ce
la première fois que vous venez
au Prix de Lausanne? Comment avez-vous été
amenée à y participer en
tant que professeur?
C’est
ma première expérience au Prix de Lausanne. Je
n’avais jamais eu
l’occasion de venir auparavant, même en tant que
simple spectatrice.
J’avais entendu parler de cette compétition
à de très nombreuses
reprises et avais vraiment envie de m’y rendre,
principalement pour
voir les jeunes danseurs. Je trouve en effet passionnant de
déceler
parmi eux des talents potentiels, de les suivre et de voir ensuite
comment leur carrière évolue. C’est
Gailene Stock, la directrice de
l’Ecole du Royal Ballet, où j’ai par
ailleurs enseigné, qui m’a, je
pense, recommandée à Wim Broeckx, le
président de la commission
artistique du Prix de Lausanne, et j’ai donc
été invitée cette année
comme professeur pour la première fois.
L’année dernière,
j’étais en
Australie, l’année d’avant en
Suède… Bref, ça ne collait jamais,
mais
cette année, tout était pour le mieux.
Peut-on,
comme
c’est le cas en Russie ou en France - pays qui
possèdent leur école
propre -, parler d’une manière
spécifiquement américaine d’enseigner
le
ballet classique? De la même manière, existe-t-il
selon vous un style
américain de danse?
Cela
dépend en fait de chaque école, de chaque
professeur. A l’Ecole du
New York City Ballet, c’est bien sûr le "style
Balanchine" que l’on
vous enseigne. Il s’agit d’un "style", non
d’une "école" ou d’un
"syllabus" à proprement parler, comme c'est le cas en Russie
ou en
France. Mais il y a là, véritablement, un style
spécifique, dans la
manière d’aborder les ports de bras, le travail
des pieds et les
positions de la tête. En revanche, l’American
Ballet Theatre développe
à présent, par le biais de ses anciens danseurs
devenus professeurs,
une vraie "école", avec une méthode
d’enseignement, un "syllabus", une
"grammaire" qui lui sont particuliers. Cette méthode est
essentiellement fondée sur les principes de Cecchetti.
Pour ce
qui est d’un "style américain de danse", il faut
garder à
l’esprit la géographie du pays. Les Etats-Unis
sont un pays de grands
espaces, de vastes étendues, et cela influe sur le
caractère des
danseurs. Ils ne peuvent pas tous danser de la même
façon. Ils aiment
prendre leurs aises, avec des mouvements libres et amples. Ils
privilégient la grande ligne, et parfois, il faut les
obliger à
contenir leurs élans et à s’astreindre
au travail de détail pour
acquérir plus de raffinement et de précision dans
les positions.
Qu’en est-il de votre propre formation de danseuse?
En ce qui
me concerne, je n’ai pas été
formée dans une "école"
spécifique, dans une méthode plutôt
qu’une autre. En réalité,
j’ai
appris un peu tout : Royal Academy, Cecchetti, Vaganova…,
tout cela
sans jamais passer aucun examen. J’ai commencé la
danse dans une toute
petite école, à Novato, en Californie. On
était quelque chose comme
quinze élèves ! J’ai eu par la suite la
possibilité de participer à des
stages de formation à l’Ecole du San Francisco
Ballet, très proche du
"style Balanchine", ou à l’Ecole du Ballet
National du Canada. A partir
de l’âge de 12 ans environ, je me rendais
également chaque été au stage
de cinq semaines organisé par la New York City Ballet Summer
School.
S’agissant simplement de stages
d’été, je ne peux donc pas dire que ma
formation soit liée spécifiquement à
cette école.
J’ai
eu un très bon professeur dès le
départ en Californie : Christine
Walton. J’ai eu la chance de recevoir avec elle une formation
académique très stricte. C’est elle qui
m’a poussée à m’inscrire aux
stages d’été à New York et
à San Francisco où je me retrouvais
confrontée à des classes de 30 ou 40
élèves, sans rapport avec ce que
je connaissais dans ma petite école de Novato.
Elle-même avait été
formée auprès de danseurs issus des Ballets
russes. Son cours n’était
pas fréquenté par beaucoup
d’élèves : la salle était
petite et l’on
était ainsi plus facilement l’objet de son
attention. Elle percevait
les plus infimes détails, on ne pouvait vraiment pas tricher
avec elle!
Elle avait un esprit profondément californien. Son
enseignement était
un mélange de tradition stricte, à
l’ancienne, et d’expérimentations
osées pour l’époque : elle utilisait le
yoga, elle nous donnait à faire
des exercices qu’on retrouve aujourd’hui dans la
méthode Pilates, elle
mettait notamment l’accent sur le travail de la respiration
pour
fluidifier le mouvement… Et tout cela se passait il y a
trente ou
quarante ans ! Grâce à l’enseignement de
ce professeur, un enseignement
de base que je juge de très bonne qualité au
regard de ce que j’ai pu
voir ailleurs, à New York ou à San Francisco, je
n’ai pas éprouvé le
besoin de partir étudier tôt à New
York. Je suis partie en effet, mais
plus tard, seulement vers 15 ou 16 ans…
Plus
tard, quand je suis arrivée à New York, en 1973,
pour
rejoindre l’école de l’American Ballet
Theatre où je suis restée
quelques mois, j’ai travaillé avec David Howard
[célèbre danseur et
professeur anglais qui s’installa par la suite aux USA et
devint le
coach de Natalia Makarova, Mikhail Barychnikov, Peter
Martins…, ndlr],
qui est alors devenu mon principal professeur.
Aux
Etats-Unis, il est rare qu’on juge un professeur de danse sur
ses
diplômes. Très peu possèdent
d’ailleurs un diplôme d’enseignement.
C’est l’expérience qui forge votre
réputation, c’est en fonction d’elle
que vous êtes considéré comme un bon ou
un mauvais pédagogue, et que
les parents vous font confiance ou non. C’est à
ces derniers ou aux
danseurs eux-mêmes qu’incombe la
responsabilité de se rendre compte de
la qualité du pédagogue. Comme je l’ai
dit précédemment, j’ai eu pour
ma part beaucoup de chance.
Quelle a
été votre progression au sein de
l’American Ballet Theatre?
Je suis
entrée à l’American Ballet Theatre en
1974 en tant que danseuse
de corps de ballet. J’ai dû patienter quatre ans et
demi dans le corps
de ballet, de 1974 à 1978. J’ai gravi les
échelons lentement pour une
Américaine ! A vrai dire, je commençais
à en avoir un peu assez de
faire le Cygne et je désespérais de devenir un
jour soliste. Je pensais
même arrêter. Mais j’ai fini par prendre
mon courage à deux mains et je
suis allée voir Lucia Chase, qui était
à l’époque directrice de la
compagnie, pour lui demander comment elle envisageait mon avenir. Elle
m’a répondu : "vous êtes promue
soliste", alors qu’en quatre ans, elle
n’avait promu aucun danseur de la compagnie, elle
n’avait engagé que
des danseurs de l’extérieur, des gens qui avaient
une certaine
expérience. En 1982, je suis enfin devenue "danseuse
principale"
("étoile"), grâce à Mikhail
Barychnikov, qui entre-temps avait pris la
tête de la troupe. Lorsqu’il a monté son
Don
Quichotte,
j’ai été distribuée
successivement dans le rôle de la Marchande de
fleurs ["Flower-girl", rôle spécifique
à la version de Mikhail
Barychnikov et avatar du rôle d’Amie de Kitri,
ndlr.], dans celui de la
Reine des Dryades, et enfin dans celui de Kitri. Rien n’est
donc arrivé
tout de suite pour moi ! Le film avec Barychnikov date en fait de 1984.
Le jour où le ballet a été
filmé a d’ailleurs été
terrible. Le
lendemain de l’enregistrement, je devais danser en
matinée Thème
et Variations,
de Balanchine, et la veille, nous avions terminé le
spectacle à 1h du
matin. Je crois qu’il y a eu un problème, et ils
ont dû filmer à
nouveau l’acte III, une prise qu’au final ils
n’ont d’ailleurs pas
utilisée…
Cela fait
treize ans que j’ai arrêté de danser. Je
n’ai pas fait toute
ma carrière aux Etats-Unis, comme on pourrait le penser. De
1986 à
1987, j’ai été membre titulaire de la
troupe du Royal Ballet. C’est
Anthony Dowell qui m’a fait venir à Londres. Mais
en comparaison de ce
qui se faisait dans les compagnies américaines, je trouvais
qu’on ne
dansait pas suffisamment, qu’il n’y avait pas assez
de représentations.
Alors, comme à cette époque je me trouvais en
quelque sorte à l’apogée
de ma carrière, ou disons au sommet de mes
possibilités, j’ai fini par
retourner dans ma "maison", l’American Ballet Theatre, tout
en
continuant par ailleurs à être invitée
en Angleterre, au Royal Ballet
et au Sadler’s Wells, jusque vers 1992-93.

Avez-vous
participé vous-même à des concours? De
manière plus générale, que pensez-vous
des concours?
Personnellement,
je n’ai jamais participé à un concours
en tant que
candidate. Etant enfant, j’étais très
timide. Fernando Bujones, après
avoir remporté Varna, m’avait
sollicitée pour faire le concours de
Moscou avec lui. J’ai répété
durant deux semaines, et j’ai fini par lui
dire que j’allais lui faire perdre la compétition
! J’avais tellement
peur que j’ai préféré
renoncer. A cette époque, je n’avais pas
confiance en moi. Au fond, j’ai appris à gagner
cette confiance
intérieure grâce au travail effectué
durant quatre ans et demi au sein
du corps de ballet de l’American Ballet Theatre. Mais tout
cela a pris
du temps… Comme je l’ai déjà
dit, je venais d’une petite ville et j’ai
été formée dans une petite
école californienne, dépourvue de tout
prestige particulier. A New York, tout me semblait fantastique et
toutes les ballerines me paraissaient extraordinaires. Je ne me sentais
pas à la hauteur pour affronter des concours internationaux.
Heureusement, je me connaissais suffisamment pour le savoir. Cela dit,
tout le monde ne réagit pas de la même
manière, et il existe des
danseurs qui, à l’inverse, ont réussi
à acquérir une expérience
scénique et à forger leur personnalité
justement grâce aux concours.
Pour moi,
il est difficile de rendre l’art objectif, décider
qui
est le meilleur, etc... Cela dit, à
l’âge qu’ont les candidats, on ne
peut pas vraiment percevoir la dimension artistique, seulement le
potentiel. Ici, à Lausanne, c’est justement au
"potentiel artistique"
des candidats qu’ils s’intéressent, pas
au "produit fini", et ils
appuient leurs décisions sur ce critère.
J’ai
été membre de divers jurys de concours, comme par
exemple le
Tanzolymp à Berlin - j'y étais l’an
dernier et ce sera le cas cette
année encore -, ou le concours du Young British Dancer of
the Year,
auquel je participe régulièrement depuis
plusieurs années, qui a lieu
en mars. Après Lausanne, je vais d’ailleurs me
rendre à Brindisi, à la
fois comme professeur et comme membre du jury, puis à Reus,
près de
Barcelone, toujours pour des compétitions. A Jackson, il y a
quelques
années, je me suis aussi retrouvée, non pas
membre du jury, non pas
professeur, mais maître de cérémonie...
Je devais parler dans un micro
chaque soir ! C’est autre chose…
Parfois,
je retrouve les mêmes candidats, les mêmes danseurs
d’un
concours ou d’un stage à l’autre, et
c’est d’ailleurs intéressant de
les revoir quelques mois ou quelques années
après, cela permet de
mesurer les progrès accomplis. Parmi les jeunes gens que
j’ai pu voir
dans les concours, en tant que jury, il y a eu notamment Deborah Bull,
Miyako Yoshida ou Julie Kent, qui sont devenues
célèbres depuis.
Mais au
fond, je préfère ne pas faire partie
d’un jury. La
situation de professeur que j’ai ici à Lausanne me
convient mieux.
C’est aussi moins stressant. Lorsqu’on est membre
d’un jury, on est
souvent amené à prendre des décisions
qui vont déclencher des crises de
larmes. Ce n’est pas une position facile.
Enseignez-vous
de la même manière que d’ordinaire dans
le cadre particulier du Prix de
Lausanne? Adaptez-vous votre cours aux candidats?
Le
premier jour du concours, à Lausanne, est le plus
délicat. On
cueille les enfants à froid, on ne les connaît
pas, et il faut du temps
pour s’adapter. Je me fie à leur âge et
à leur niveau et je commence
donc mon cours un peu de la même façon que je le
ferais à l’Ecole du
Royal Ballet ou à celle de l’English National
Ballet, deux
établissements où j’enseigne
régulièrement et qui envoient pas mal de
leurs élèves dans les concours comme celui de
Lausanne. Ensuite, en
fonction du niveau des participants – qui n’est
généralement pas très
homogène -, je dois adapter la classe. C’est un
jeu qui se fait
spontanément la première fois qu’on se
retrouve face aux élèves.
Il est
très intéressant de voir les
différences d’"école" parmi les
candidats. Parfois, on a des surprises : certains peuvent ainsi
être
excellents à la barre et se révéler
médiocres au milieu. Cela provient
parfois du fait que leur professeur leur enseigne tout dans le moindre
détail, jusqu’à la position du petit
doigt : ils cessent alors de
réfléchir. Pour d’autres, la
méthode dans laquelle ils sont formés leur
apprend des enchaînements précis – par
exemple, pas tombé-pas de
bourrée-glissade-assemblé – et si je
change simplement l’ordre de
l’enchaînement, ils sont perdus. J’ai
été très étonnée
par les plus
jeunes [15-16 ans, ndlr.], qui ont montré de très
belles qualités ainsi
qu’une joie de danser, et se sont
avérés presque supérieurs à
leurs
aînés. Les 17-18 ans sont
déjà davantage préoccupés
par leur avenir
professionnel, et sont là dans l’espoir de
décrocher un contrat.
L’enjeu est donc plus important, ce qui fait qu’ils
sont aussi plus
tendus, moins spontanés.
Les
candidats sont, de manière générale,
plus tendus que mes élèves
réguliers, ceux de Londres par exemple, ce qui est normal
dans un
concours. Le deuxième jour de la compétition [les
candidats sont alors
évalués par le jury lors d’une classe,
ndlr.], j’ai donné sur la scène
et devant le jury le même cours que la veille et ils
paraissaient alors
plus relâchés, plus en confiance. Ils me
connaissaient, ils
connaissaient les exercices… Pour le reste, en accord avec
le
règlement, je ne suis pas censée apporter de
corrections individuelles
[rôle dévolu aux "coaches", ndlr.], ce qui, au
passage, est terrible
pour moi ! Je dois donc me contenter d’indications
générales.
Pour
terminer, que pensez-vous de l’apprentissage des variations
par la vidéo?
Les
candidats du Prix de Lausanne ont en principe travaillé
leurs deux
variations à l’avance, à
l’aide des vidéos fournies par
l’organisation.
L’avantage, c’est que tout le monde est mis face
à un même standard
d’interprétation ; cela évite quelques
dérives. Autrement, on risque de
voir quelques prestations de mauvais goût. Le Cygne noir
notamment
donne souvent lieu, dans ces cas-là, à des
prestations qui peuvent se
révéler terribles. Cela permet aussi
d’éviter des arrangements ou des
modifications intempestives de la chorégraphie.
Là, au moins, les
jeunes sont jugés sur un pied
d’égalité. Certes, il y a le risque de
"copiage" servile d’une interprétation, mais je
pense qu’un jury
compétent est à même de percevoir et
d’évaluer les différences entre
les candidats.
Cynthia
Harvey © Dansomanie, 2009
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|