Commentaire
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Cette
fois, le dernier jour de la compétition est arrivé, celui d’une
finale pour laquelle 21 candidats ont été sélectionnés. Des
candidats qu’on a jugés sur leurs deux prestations scéniques du
samedi, mais aussi, durant la semaine, sur leur comportement dans
les ateliers d’expression artistique et contemporain. Et comme
nous n’avons pas tout vu, comme nous n’avons pas assisté à
toutes les séances en studio, la liste des finalistes nous a laissée
d’emblée – avouons-le - quelque peu surprise, même si un
certain nombre de danseurs choisis par le jury paraissaient en même
temps s’imposer comme une évidence. En fait, on se sera davantage
étonnée de ne pas voir certains noms – chez les filles -, ou
plutôt certains numéros, cerclés de noir, sur la feuille blanche
projetée aux candidats sur un écran dans la soirée du samedi…
Ceux, par exemple, d’une ou deux Coréennes, ou d’une ou deux
Japonaises, qu’on aimait bien, et plus encore celui de Lilit
Hogtanian, si frappante dans sa fragilité même, un talent rare,
unique, sans que l’arbitraire du goût y soit pour quelque
chose… Le Prix de Lausanne cherche avant tout à valoriser et à récompenser
le potentiel artistique, et il semble qu’on était là bien au-delà
de la seule virtuosité technique, plus petit commun dénominateur
(mais c’est déjà tellement quand on a quinze ans…) des compétitions
de danse traditionnelles. Bref, ces considérations personnelles
mises à part, ce n’est pas à nous à nous substituer aux choix
d’un jury, dont les décisions, comme toujours et partout, sont
propres à susciter, dans leur part de subjectivité obligée, leur
lot d’interrogations. La danse ne se confond pas non plus avec une
épreuve sportive, et l’on sait que le gagnant n’est pas forcément
le premier arrivé, pas plus que le perdant n’est le dernier de la
course…
Il est maintenant près de 15h en ce dimanche. Dehors, un temps
merveilleux de février illumine la ville de Lausanne, mais ici,
personne ne s’en soucie : on est littéralement hors du monde. A
l’arrière-scène du Palais de Beaulieu, les jeunes danseurs
s’activent pour leurs ultimes préparatifs : une candidate en aide
une autre à fixer son tutu, l’un finit de s’échauffer ou de répéter
mentalement un enchaînement, tandis que l’autre rajuste son
costume, ajoute un bracelet à son poignet, ou vérifie les ruban de
ses chaussons. Les fleurs ou les diadèmes ornent d’impeccables
chignons lissés, chefs d’œuvre d’artificialité, et Lili
Felméry,
resplendissante dans son tutu rose orné de pierreries, sera la plus
belle pour aller danser… A moins qu’on ne lui préfère la
flamboyance de Gozde Ozgur, la nouvelle petite fiancée turque de la
Suisse…
Norvège, Suède, Espagne, Hongrie, Grande-Bretagne, l’Europe était,
en cette année 2008, plus présente que d’ordinaire parmi les
finalistes, cela mérite d’être souligné. Néanmoins, le Brésil
et l’Australie sont apparus, en plus des Etats-Unis qui avaient
d’excellents candidats, comme des nations sur lesquelles il
fallait désormais compter. Phénomène accidentel ou tendance
lourde ? L’avenir nous le dira, mais le Nouveau Monde a parfois
montré un enthousiasme – pour le meilleur et pour le pire - qui a
des raisons de nous rendre nostalgiques. De manière presque inédite
à Lausanne, avec une seule candidate japonaise et une seule
candidate coréenne parvenues en finale - sur des dizaines présents
-, le raz-de marée asiatique n’aura pas eu lieu. Disons-le,
certaines n’en méritaient pas tant, même si cette année, il
n’y avait à l’évidence pas de Sae-eun Park ou de Kono Mai pour
réconcilier tout le monde.
Comme la veille, les candidats, dont l’ordre de passage, a priori
aléatoire, faisait alterner les garçons et les filles, ont
d’abord présenté la variation classique avant d’interpréter
la variation Neumeier. Le jeune Philippin Marcelino Libao Jr, le
plus jeune de tous les garçons sélectionnés à Lausanne, ouvrait
cette finale avec la variation de Siegfried, extraite du Lac
des cygnes. Probablement encore un peu vert sur le plan scénique
et stylistique, il a montré qu’il possédait pourtant toutes les
qualités qui justifiaient une place de finaliste, à défaut
d’une récompense qu’il n’a pas obtenue: une technique
impeccable, de très beaux sauts, du panache et par dessus-tout, une
personnalité ouverte et généreuse. Le choix de Yondering
était par ailleurs, eu égard à sa jeunesse, particulièrement
judicieux : sans qu’on en soit pour autant bouleversée, sa
prestation dégageait là beaucoup de charme et de fraîcheur. En
revanche, et à l’image de nombre de finalistes, la Norvégienne
Grete Sofie Nybakken, si elle a brillé par son sens dramatique et
sa vivacité dans la variation de Cendrillon (A
Cinderella Story) de Neumeier, n’a guère convaincu sur sa
variation classique, celle de Swanilda, tirée de Coppélia
: d’impeccables extensions n’ont pas suffi à faire oublier une
expressivité quelque peu figée conjuguée à une certaine raideur
du haut du corps, ainsi qu’un manège final bien laborieux. Chez
le Suédois Joakim Adeberg qui interprétait la variation du Prince
Désiré de La Belle au bois
dormant, le décalage entre une excellente prestation dans la
variation Neumeier (Nijinsky)
et une variation classique manifestant de grosses lacunes techniques
(problèmes de réceptions, difficultés dans les tours en l’air,
dans le manège final, cela fait beaucoup !) paraissait encore plus
évident. De même, le Hongrois Balasz Majoros s’est rendu sans
doute plus mémorable grâce à Vaslaw
que par son interprétation du Corsaire,
honnête, mais sans génie ni fougue. Quant au Brésilien Renan
Cerdeiro, il avait vraiment besoin de Wrong
Note Rag pour exprimer un talent scénique qu’on ne lui déniera
certes pas, et se rattraper parallèlement d’une variation de
Frantz imprécise et dépourvue de brio.
C’est ce déséquilibre patent, et surtout récurrent, entre les
deux prestations scéniques, toujours au détriment de la variation
classique et au profit de la variation Neumeier, que l’on pourrait
ainsi reprocher à certains finalistes de l’édition 2008. C’est
là aussi que réside toute l’ambiguïté de l’évaluation, en
grande partie inédite, d’un concours qui s’adresse
exclusivement à des danseurs de formation classique, qui n’ont
jamais pour la plupart - ou si peu - abordé le répertoire
contemporain, et que l’on prétend juger avant tout à l’aune de
critères artistiques, forcément subjectifs, forcément un peu
flous, notamment s’agissant d’adolescents. Qu'est-ce que le
talent chez un danseur de 15, 16 ou 17 ans, quand on est soi-même
amené à s'interroger à la vue de professionnels aguerris qui ont
dix ans de plus? Chez les candidats brésiliens, tellement mis en
avant cette année, on pourra certes louer au premier chef
l’intouchable Rodrigo Hermesmeyer, finaliste oublié du palmarès,
alors qu’il paraissait irréprochable et même souverain, tant sur
la variation classique (La
Sylphide) que sur celle de Neumeier (Yondering),
avec ce quelque chose en plus apte à procurer au spectateur le nécessaire
frisson d’enthousiasme, dans une moindre mesure, on pourra encore
évoquer le flamboyant Irlan Silva et la charmante Marcella de Paiva
– déjà solistes en herbe, et récompensés pour leur part par
une bourse -, mais chez d’autres, tels Renan Cerdeiro ou Ricardo
Santos, le sens de la scène, le charisme ou le simple enthousiasme
ont parfois semblé se substituer aux indispensables qualités
techniques et à la virtuosité que l’on attend tout de même
aussi dans un concours de ce type. De ce point de vue, et de manière
plus globale, le palmarès du Prix de Lausanne 2008, ou tout au
moins la liste des finalistes en lice, n’aura démenti ni infirmé
en aucune manière les déclarations de John Neumeier, Président du
jury de l’édition 2008, qui avait annoncé la couleur à
l’occasion d’une interview accordée à un journal suisse
quelques jours avant la finale : "Je ne cherche pas à célébrer
la virtuosité."
Voilà pour les petites réserves, ou plutôt les interrogations, de
cette année. Lausanne n’est après tout, avec son esprit
particulier, qu’une grande compétition internationale – et
prenons-la pour ce qu’elle est - visant à aider de jeunes
danseurs professionnels doués et talentueux à poursuivre leurs études
ou à se faire remarquer d’un chorégraphe ou d’un directeur de
compagnie. Alors rien n’y fait, on a beau invoquer l’art - avec
ou sans majuscule -, dans un contexte semblable, on vient ici,
d’abord, avec le désir d’admirer, encore et encore, des
danseurs qui sautent, et qui tournent, et qui nous éblouissent, des
danseurs parmi lesquels on découvrira peut-être celui qui possède
plus qu’une impeccable technique, plus que la virtuosité que la
jeunesse autorise…
En l’absence d’une personnalité écrasante - celle ayant tous
les talents et que l'on rêve tous de voir élue et récompensée
chaque année -, la finale nous a toutefois permis de revoir,
parfois un peu plus fatigués ou fébriles que la veille (dommage,
c’est la finale qui est filmée pour la télévision et la postérité
!), certains danseurs ayant su charmer ou séduire. Lili Felméry
par exemple, récompensée par la deuxième bourse d’étude, on
l’aurait bien vue grande gagnante de ce Prix… Une vraie
ballerine au physique de rêve, et des talents plus évidents de
jour en jour, visibles aussi bien dans la variation de Swanilda, où
elle est parvenue à conjuguer vivacité, précision et élégance,
que dans celle de Nocturnes,
pour laquelle elle a fait preuve d’un lyrisme et d’une
expressivité admirables. Un profil d’artiste très classique et
très académique certes – mais assumons nos goûts ! - que l’on
retrouvait avec bonheur dans la prestation et la personnalité d’Akane
Takada, une Japonaise de 17 ans élève de l’Académie de ballet
du Bolchoï à Moscou. On pouvait reconnaître en la voyant le
caractère fondamental, essentiel, de la formation - ce que les
Russes appellent "l’école" - qui transcende l’origine
géographique. La force des Coréennes dans les concours est aussi là
! Lauréate de la cinquième bourse d’étude, et favorite du
public – à l’instar de sa compatriote Kono Mai l’an dernier
-, elle a montré une superbe maîtrise stylistique et un charme irrésistible
dans une variation de Giselle
impeccablement assumée. Parmi les trois flamboyantes Kitri (l’Anglaise
Nancy Osbaldeston, l’Australienne Kristy Lee Corea, la Turque
Gozde Ozgur) parvenues jusqu’en finale, et qui toutes, quels que
soient nos goûts, méritaient leur sélection - et sans doute un
peu plus pour l’une ou l’autre de ces demoiselles -, notre préférence
est allée à la Turque Gozde Ozgur, pour la vivacité, le charme et
le piquant de bon aloi dont elle a fait preuve dans une variation
pouvant parfois donner lieu à certains débordements interprétatifs
ou excès gymniques… Faute de se voir accorder une bourse, elle a
reçu comme lot de consolation le Prix de la meilleure Suissesse,
qui n’a certes pas la même valeur (2500 CHF au lieu des 10000 CHF
des bourses d’étude accordées à six candidats), mais qui a dû
pourtant réjouir aussi bien cette jeune Turque étudiant à Zürich,
que les Suisses, en manque de candidats depuis plusieurs années…
Chez les garçons enfin, de fortes personnalités certes, et peut-être
plus au final que chez les filles, on l’avait déjà souligné,
mais en-dehors de Rodrigo Hermesmeyer – on aura compris qu’il était
notre candidat favori ! -, oublié du palmarès, aucun dont on peut
dire qu’il est parvenu à susciter un véritable enthousiasme. On
a pu apprécier l’élégance de l’Américain Kyle Davis dans la
variation d’Albrecht, celle de l’Australien Paul Russell dans
celle du Lac des cygnes, ou
encore la saltation de l’Espagnol Aleix Martinez dans Fête
des fleurs à Genzano, mais pas de quoi être bouleversé
pour le restant de ses jours... On restait là dans des prestations
d’excellence, mais néanmoins scolaires, dépourvues de ce
"presque rien" qui rend un danseur, sinon inoubliable, du
moins mémorable. Si l’on devait en choisir un parmi les lauréats,
alors ce serait sans aucun doute l’Américain Dylan Tedaldi (lauréat
de la troisième bourse), qui a survolé – en-dehors d’une
petite réception hasardeuse d’un tour en l’air - sa variation
du Pas de deux des Vendangeurs, pour s’imposer ensuite dans un Nijinsky
impressionnant de puissance et d’énergie.
Pendant les délibérations du jury présidé par John Neumeier,
John Neumeier restait encore métaphoriquement parmi nous, avec un
pas de deux, Opus 100 pour Maurice,
chorégraphié sur une chanson de Simon et Garfunkel et interprété
par Ivan Urban et Yohan Stegli, tous deux danseurs au Ballet de
Hambourg. Présentée comme un hommage à Maurice Béjart pour qui
elle fut créée en 1996 à Lausanne, cette œuvre brève,
visuellement et plastiquement plaisante, mais d’une originalité
bien circonscrite, s’inspire à plus d’un titre du duo masculin
du Chant du Compagnon Errant,
sans en posséder toutefois la profondeur de signification. Plus intéressant
s’est révélé Yondering,
redécouvert à Lausanne avec un plaisir que je n’avais certes pas
éprouvé lorsque je l’avais vu interprété par l’Ecole de
danse de l’Opéra de Paris, où l’ennui et l'indifférence –
j’en suis tout à fait désolée - avaient largement dominé dans
mon appréciation. Le ballet était interprété ici par des élèves
de trois écoles de danse, celle du Ballet National du Canada, pour
laquelle il fut créé en 1996, celle du Ballet de Hambourg, et
celle du Ballet de l’Opéra de Paris. Les tableaux qui composent
l’œuvre, chorégraphiés sur diverses chansons - qu'on ne
passerait pas sa journée à écouter, il est vrai - de Stephen
Foster, étaient alternativement confiés aux élèves de Hambourg,
de Toronto ou de Paris, par ailleurs réunis, sans qu’on puisse
vraiment les distinguer, dans d’autres tableaux, et notamment pour
le final. Disons-le, il y avait là, chez les divers interprètes,
que je ne connaissais pas, une intensité dramatique, une vie, une
émotion, une passion même - au détriment probablement d’une
certaine harmonie dans les ensembles (mais cette discipline
"classique" n’est pas non plus là ce que cherche et
apprécie Neumeier, comme me l’a précisé un élève de Hambourg)
– qui rendaient à la chorégraphie tout son sens originel : une
œuvre chargée de traduire les émois de l’adolescence avec un
naturel naïf non dénué d’humour et de fantaisie. Avant que ne
soient récompensés, dans le monde réel, de jeunes danseurs
prometteurs, ce bref moment de grâce, en même temps que cette
traversée du miroir, ont constitué une belle surprise, et l’une
de celles que l’on n’attendait pas…
Tout est fini à présent, ou presque. Mais la messe n’est pas
encore dite… Voici venu le temps du palmarès, l’ultime moment où
le public en même temps que les finalistes réunis sur la scène
auprès des membres du jury, des professeurs et des répétiteurs
vont entendre les noms des derniers élus s’égrener les uns après
les autres dans la bouche de Patricia Leroy, secrétaire général
du Prix de Lausanne. Akane Takada, "Prix du public", est
la première à venir chercher sa récompense. Puis, c’est le tour
de Gozde Ozgur, "Prix de la meilleure Suissesse", et d’Aleix
Martinez, "Prix d’interprétation contemporaine". Les
bourses enfin : Marcella de Paiva, Irlan Silva, Akane
Takada, Kyle Davis, Dylan Tedaldi, Lili Felméry et…
Aleix Martinez. Et puis,
c’est fini. Déjà. Bravo à eux. Sept candidats récompensés et
au fond, du point de vue du spectateur que je suis, une très légère
frustration – le Prix de Lausanne 2008 est à présent terminé -,
et aucun sentiment d’évidence face à ce palmarès en demi-teinte
récompensant des candidats pourtant tous valeureux… Mais on le
sait bien, il y a loin de l’excellence à la vraie gloire des étoiles
de 15 ans…
Bien sûr, il y a le traditionnel cocktail d’après spectacle qui
permet de prolonger les plaisirs de la journée. Et l’on
succombera sans peine aux nourritures terrestres. C’est là que
l’on retrouve de nombreux candidats, finalistes heureux ou
malheureux, et quelques autres pour qui la compétition s’est arrêtée
samedi soir. C’est là que l’on rencontre aussi d’anciens lauréats
ou simples participants, comme Telmo Moreira, le petit Portugais de
15 ans qui avait enthousiasmé le public lors de l’édition 2007
par sa fraîcheur et sa joie de danser. Telmo, qui a bien grandi
depuis l’an dernier, a en réalité passé toute la semaine à
Lausanne, assistant, sans la pression de la compétition, aux
diverses répétitions et épreuves. Profitant d’une semaine de
vacances, il est venu soutenir sa compatriote Mariana Rodrigues,
issue comme lui du Conservatoire de Lisbonne. Sa bourse d’étude
lui a permis, comme il le souhaitait, de poursuivre ses études à
la prestigieuse Académie Vaganova de Saint-Pétersbourg où il est
actuellement élève. Et la Russie lui plaît tellement qu’il a réussi
à se faire parrainer pour une année supplémentaire. Devenu une
sorte de "héros" dans son pays, la télévision
portugaise lui a consacré 12 minutes aux informations nationales
(au lieu des six traditionnellement réservées au Prix de Lausanne)
et surtout, a réalisé un documentaire de 52 minutes sur sa vie de
jeune danseur à Saint-Pétersbourg. Le début de la gloire…
Un autre candidat de l’édition 2007 se trouve aussi là, pour
d’autres raisons. Moins célèbre – il n’avait alors pas dépassé
le stade des quarts de finale -, Braulio Alvarez de la Parra, seul
candidat représentant le Mexique, est à présent élève à l’école
du Ballet de Hambourg. Les perdants de Lausanne ne repartent jamais
les mains vides… Pardon de tomber dans le cliché, mais c’est là
une belle leçon d’espoir pour tous les participants. Lui est venu
à Lausanne danser Yondering,
un ballet dont il parle avec enthousiasme, comme de la compagnie de
Neumeier qu’il aimerait rejoindre à la fin de sa scolarité,
"bien que cela soit difficile", précise-t-il. Concernant
l’interprétation donnée de Yondering
et plus largement le palmarès de cette édition, très marqué
selon lui de la personnalité du Président du jury, il m’explique
que Neumeier ne cherche pas à chorégraphier des ensembles à la
discipline et à l’harmonie parfaites, pas plus qu’il ne
souhaite des danseurs virtuoses au sens académique du terme ; ce
qui l’intéresse, c’est avant tout le sens dramatique,
l’expressivité et l’émotion portés par ses interprètes, des
qualités plus perceptibles selon lui à Hambourg qu’à Paris, où
la précision et la propreté techniques sont considérées comme
plus importantes. L’intérêt de ce Yondering
a aussi été de permettre à chaque école de conserver son style
et sa spécificité, comme me le confirmera par ailleurs Elisabeth
Platel. Le difficile passage de "l’école" au travail
chorégraphique, mis en œuvre ici à travers la réunion sur scène
de trois écoles de danse très différentes dans l'interprétation
d'une même oeuvre, n’a en tout cas pas laissé indifférent.
Et puis enfin, il y a Aleix Martinez, le vainqueur de l’édition
2008. Déconcertant de simplicité, d’une grande maturité (ce que
sa danse laissait deviner), Aleix (prononcez Alech, c’est un nom
catalan) parle un français impeccable, puisque depuis un peu plus
de 2 ans, il est élève de Patrick Armand, qui l'accompagnait à
Lausanne, au Studio-Ballet Colette Armand à Marseille. Originaire
de Barcelone où il a débuté la danse, il a été repéré lors
d’un stage d’été chez Rosella Hightower à Cannes par le mari
de Paola Cantalupo, répétitrice à Lausanne et étoile des Ballets
de Monte-Carlo. Sur les raisons qui l’ont motivé dans ses choix
de variations, il explique que Bournonville se prêtait idéalement
à ses qualités techniques - le saut, la petite batterie - et à
son style d'une propreté qu'on peut qualifier de très française,
et que la musique de Spring and
Fall l’a attiré avant même une chorégraphie qu'il juge
d'une grande simplicité, autorisant ainsi une véritable liberté
interprétative. Il ne cache pas au demeurant son goût prononcé
pour le style de Neumeier et le répertoire néo-classique du Ballet
de Hambourg. Lui ne veut pas danser Giselle
toute sa vie et se dit déjà attiré par la chorégraphie…
En pénétrant dans la nuit froide de Lausanne, pour rejoindre le
monde réel, pour retourner vers la vraie vie, loin des flonflons du
bal, on se sent comme un lendemain de fête, un peu grenouille, un
peu Cendrillon… La fête est finie, les invités ont consommé
jusqu’au dernier petit four, les verres sont vides au milieu des
tables en désordre, et les lumières se sont définitivement éteintes.
Le carrosse est redevenu citrouille et la pantoufle de vair un
vulgaire chausson de toile. Demain, on rentre à la maison, on a déjà
hâte d’y être…Vivement 2009!…
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