Dansomanie : entretiens : Laurent Queval

 

 

 

Profession : chausseur de ballerines

 

Pour Dansomanie, Laurent, ancien danseur de l'Opéra de Paris, évoque son nouveau métier 

 

 

Laurent Queval est un jeune retraité du Ballet de l'Opéra de Paris. Après une carrière à la scène, il évoque pour  Dansomanie son nouveau métier : chausseur de ballerines. Exemples à l'appui, il nous livre tous les secrets de la conception d'un bon chausson de danse!

 

 

Laurent Queval : profession, chausseur de ballerines

 

 

Il était une fois…

Je suis un pur produit de l’Opéra de Paris. J’ai fréquenté l’Ecole de danse alors qu’elle se trouvait encore sous les toits du Palais Garnier. J’y suis entré à 9 ans, et j’ai été engagé dans le corps de ballet à 16 ans. Je bénéficiais encore d’un contrat de travail de l’ancien type, ce qui m’a permis de rester jusqu’à l’âge de 45 ans [L’âge de la retraite était autrefois de 40 ans pour les femmes et 45 ans pour les hommes. Une décision de justice a considéré ce fait comme discriminatoire, et tous les danseurs nés après 1963 sont soumis au nouveau régime, qui prévoit un départ à la retraite pour les artistes des deux sexes à l’âge de 42 ans et demi, ndlr.].

J’ai atteint le grade de sujet, mais cela faisait un certain temps que je ne passais plus le concours de promotion. En effet, j’ai dû subir plusieurs interventions chirurgicales ; la dernière fut si sérieuse que mon médecin m’avertit qu’il me faudrait peut-être renoncer à la danse. Il s’est fort heureusement trompé.

Lorsque l’on part à la retraite, l’on perçoit automatiquement une pension, ce qui permet de voir venir, financièrement parlant. Mais la séparation de l’Opéra de Paris est dure, et du jour au lendemain, on a le sentiment qu’on n’est plus rien. Si l’on excepte les étoiles, il n’y a eu à ma connaissance, dans l’histoire récente de la maison, qu’un seul danseur que la Direction a rappelé sur scène après qu’il ait pris sa retraite, c’est Jean-Marie Didière.

En ce qui me concerne, je continue à danser pour le plaisir, pour entretenir ma santé physique et morale. Brigitte Lefèvre m’a autorisé à continuer de suivre les cours avec le Corps de ballet ; le plus dur reste toutefois de ne plus pouvoir aller en scène. On se sent un peu comme un gamin à qui l’on interdit de sortir en récréation lorsque sonne la cloche.

 

Chemins de traverse

En parallèle à mes activités à l’Opéra de Paris, j’ai suivi d’autres voies. J’ai notamment fait quelques brèves incursions dans le cinéma, en tant qu’acteur. J’ai d’abord tourné des films publicitaires, en particulier pour l’eau minérale Vittel, ce qui m’a ensuite conduit à jouer dans des longs métrages, comme 3 places pour le 26, de Jacques Demy, avec Yves Montand. J’y jouais le rôle d’Yves Montand jeune. C’est peut-être cela qui m’a aidé à tenir le coup, lorsque j’ai quitté le Corps de ballet. J’avais aussi participé à un film avec Philippe Léotard, qui, en raison de la Guerre du Golfe, n’a jamais été diffusé.

Depuis que je suis à la retraite, je me suis beaucoup démené pour revenir au cinéma. Le cinéma, c’est un peu la suite logique de ce qu’on me demandait lors de mes dernières années à l’Opéra de Paris, c’est-à-dire essentiellement un travail d’acteur. En fait, le jeu, c’est ce qu’il y a de plus important. C’est difficile de retrouver une place au cinéma, lorsque l’on a quitté le milieu ; je m’y emploie pourtant tous les jours car, foncièrement, c’est cela que je veux faire.

Lorsque la fin de ma carrière est arrivée, j’ai, sur les conseils de mon épouse, préparé ma reconversion, et j’ai comme quelques collègues passé le Certificat d’Aptitude de professeur de danse. En 2002, j’ai commencé à enseigner le classique et le jazz au Conservatoire de Chartres. J’étais d’ailleurs à l’époque le seul danseur de l’Opéra de Paris à enseigner le jazz. Mais l’enseignement ne me convenait pas vraiment, et j’ai renoncé au bout d’un an, pour me recycler… dans les chaussons!

Laurent Queval en tournage avec Yves Montand

 

Premiers pas dans les chaussons

De 1996 à 2000, j’avais déjà eu l’occasion de travailler un peu pour la société Repetto – Gamba en tant que conseiller technique et commercial. C’est une histoire assez rocambolesque. La place était alors occupée par Georges Teplitsky, un ancien de l’Opéra de Paris. Il était parti danser au Cap, en Afrique du Sud. Passionné de cuirs et de peausseries, il y a fondé une usine de fabrication de chaussons [Teplov, en 1979, ndlr.], après que des ennuis de santé l’aient empêché de continuer à se produire sur scène. Des motifs personnels l’ont ensuite poussé à rentrer à Paris, où il fut engagé chez Repetto. Toujours pour raisons personnelles, il a subitement dû retourner en Afrique du Sud, et m’a proposé son poste. En quatre mois, il m’a formé car, à vrai dire, je n’y connaissais rien en chaussons.

Je suis ainsi resté quatre ans chez Repetto, avant de laisser tomber pour me consacrer à l’enseignement, comme je l’ai dit plus haut, pour finalement revenir dans le «commerce» des pointes. A présent, je travaille pour Attitude Diffusion et pour le fabriquant Merlet, de Limoges, où je suis chargé d’analyser les produits destinés aux danseuses, et de voir quelles améliorations il est possible d’y apporter.


Le chausson «Opéra de Paris»

Une fois par an, la direction de l’Opéra de Paris procède à un appel d’offres, et les heureux élus deviennent fournisseurs officiels du ballet. Les danseurs perçoivent alors des «bons de chaussons» d’une contre-valeur déterminée, qu’ils peuvent dépenser chez les fournisseurs retenus. L’intérêt du système est que les danseurs n’ont rien à débourser pour leurs chaussons.

Les hommes ont droit à deux paires de demi-pointes par mois, je crois, en guise de «fonds de roulement» pour les cours et les répétitions. A cela, s’ajoutent les chaussons nécessaires aux spectacles. A chaque montée sur scène, les danseurs cumulent un certain nombre de «points», qui leur donnent ensuite droit à une ou plusieurs paires supplémentaires de chaussons. Pour les femmes, le système est le même, avec en plus, évidemment, la fourniture de pointes.


La dure vie d’une paire de pointes

La chose la plus importante, dans la fabrication des pointes – et c’est aussi le secret le plus jalousement gardé -, c’est la colle utilisée pour l’assemblage des chaussons. C’est une colle végétale, dont la composition est spécifique à chaque marque.

Du cambrion

Un chausson de pointe est composé d’une «boîte», suffisamment rigide, qui entoure les doigts de pied et d’une «colonne vertébrale», le cambrion, en bois reconstitué ou dans des matériaux composites comme le Texon ou même le polycarbonate (dont la particularité est de retrouver leur état initial après avoir subi une déformation), voire le plastique. La firme Sansha avait même utilisé du bambou il y a quelques années pour ses cambrions, qui par ailleurs avaient la particularité d’être interchangeables.

Quatre types de cambrions, synthétique ou en bois. 
Le troisième cambrion est fixé sur un patin coupé, le quatrième sur un patin entier.

 

Le cambrion lui-même est fixé sur le patin (semelle intérieure), dont la dureté et la forme peuvent varier dans des proportions importantes. Il existe aussi des patins dits «patins coupés», qui permettent au talon de redescendre en arrière lorsque l’on monte sur pointes ; ce type de patin est destiné uniquement aux danseuses professionnelles, qui possèdent un très fort cou de pied. Une danseuse débutante a plutôt besoin d’un chausson très galbé, qui maintient fermement le pied, avec un patin entier , ce qui permet de pousser fortement sur le talon et facilite la montée sur pointes.

Deux chaussons au galbe différent. Le second, très fortement galbé, a appartenu à Agnès Letestu

 

Une fois le cou de pied travaillé, la montée sur pointe devient plus aisée, et l’on peut alors opter pour un chausson plat plutôt qu’un chausson galbé, avec un patin de type ¾ ou coupé à la moitié. Certaines danseuses préfèrent d’ailleurs «bricoler» elles-mêmes leurs chaussons, en achetant des patins entiers qu’elles recoupent ensuite à leur guise. Nathalie Aubin, par exemple, utilise des patins coupés qu’elle renforce en les enduisant de vernis, afin d’obtenir une rigidité maximale.

Défunt chausson de Nathalie Aubin, découpé à la scie circulaire pour en mettre l'intérieur en évidence. 
On remarquera les craquelures du vernis ajouté par la danseuse, sur le patin coupé aux 2/3

 

Mise en boîte

La boîte est une superposition de toile de jute et de papier, parfois du papier-journal, en renfort sur plusieurs couches. Pour l’anecdote, chez Freed, en dépeçant les chaussons, l’on trouve parfois des feuillets de quotidiens anglais! La couche interne est en tissu de coton fin, de manière à assurer un bon confort au pied. La surface externe de la boîte du chausson est recouverte de papier de soie, de manière à ce que la trame de la toile de jute ne soit pas visible sous le satin saumon qui sert de finition.

La superposition des couches, de l'intérieur vers l'extérieur, est ici bien visible : 
coton, papier, toile de jute, papier de soie et satin

 

Sur un plateau!

La plate-forme – ou «pavé» - est la partie avant du chausson, qui supporte tout le poids du corps lorsque l’on monte sur pointes. Certains fabricants y ont incorporé des matériaux synthétiques, pour absorber les chocs. L’inconvénient, c’est que la danseuse ne «sent» plus le sol ; le contrôle des mouvements devient plus difficile, et elle est alors tentée de regarder ses pieds, ce qui évidemment n’est pas conseillé!  Dans certains cas, cela tourne au casse-tête. En effet, sans recourir à ces matériaux synthétiques qui nuisent aux sensations, comment rendre plus silencieuse l’entrée des trente-deux Cygnes, dans le Lac? Et encore, de nos jours, le plancher de la scène est recouvert de Balatum (Linoléum), qui atténue un peu le bruit. Je vous laisse imaginer le vacarme, lorsque cette surface était en parquet!

Plate-forme carrée (à gauche) et plate-forme elliptique (à droite)

 

Question de choix

  Lorsqu’on choisit un chausson, il faut bien évidemment d’abord déterminer la taille. Ensuite, la danseuse décide si elle veut de la colle entre le haut de la boîte et les joues – ou «ailes» -  du chausson. On peut y mettre beaucoup de colle, peu, voire pas du tout selon le degré de rigidité désiré. Puis, on détermine le type de cambrion et de patin à mettre dans le chausson. Il faut aussi préciser le type de plate-forme qu’on désire : large, étroite, carrée, elliptique... Enfin, l’on passe à la définition des découpes :

-         hauteur et forme de l’empeigne : ronde ou en V, haute ou basse ( la hauteur de l’empeigne est la distance qui sépare le plancher du «vanné», liseré qui borde le chausson, cf. illustration).

Chausson à empeigne ronde, assez haute. Le vanné (d'ou s'échappe l'elastique) est bien visible sur le pourtour

-         hauteur du côté au droit de la couture, hauteur du talon ou «quartier arrière». Pour cela, on observe d’abord l’aspect du chausson à pied plat, puis on voit ce que cela donne en montant sur la pointe. Il faut une hauteur de talon telle que la danseuse soit à la limite de la sensation de déchaussement. En effet, pour des raisons esthétiques, il faut faire en sorte que la découpe du talon soit la plus basse possible. Lorsqu’on va sur pointes, le pied descend dans le chausson et se libère vers l’extérieur, par le cou de pied. Il se crée alors un «bec», une pliure disgracieuse à la partie inférieure du talon. Pour compenser la faible hauteur de la découpe et limiter les risques de déchaussement, la plupart des danseuses cousent de petits élastiques invisibles, qui passent pardessus la cheville. Certains fabricants ont essayé d’adapter des structures extensibles sur les chaussons, mais au bout de quelques minutes, cela donne des crampes effroyables aux danseuses, dont les pieds sont insuffisamment maintenus.


On casse tout?

Faut-il casser un chausson? Il n’y a pas de règle, cela dépend du pied, et chacune fait ce qui lui convient. Certaines danseuses de l’opéra les cassent même dans une encoignure de porte! A leurs risques et périls… De toute façon, une paire de pointes, c’est comme un blouson de cuir, on n’est jamais bien dedans quand c’est neuf!


Sur un grand pied 

Aujourd’hui, la taille moyenne des pieds est plus grande qu’il y a quelques années. Les pieds des danseuses s’élargissent ; beaucoup d’entre elles appartiennent maintenant à la «génération baskets» et ne portent plus de chaussures de ville étroites, genre escarpins. Cela a de réelles conséquences sur la morphologie des pieds. Les fabricants doivent aux aussi s’adapter à cette évolution, et fournir des chaussons de plus en plus larges, tout en préservant la finesse de leur esthétique…

 

Laurent Queval

 

 

Entretien réalisé le 10 janvier 2005

© Laurent Queval - Dansomanie