menu - sommaire



entretiens
Ohad Naharin, "Monsieur Gaga"

27 mai 2016 : Ohad Naharin, chorégraphe


La décontraction de son jean et de sa chemise à carreaux contraste avec son regard intense et sa silhouette imposante. Sous cette allure se devinent sans peine les marques d'une impressionnante carrière de danseur et de chorégraphe. C'est pourtant avec beaucoup d'humilité qu'Ohad Naharin, de passage à Paris, nous reçoit dans le charmant Hôtel de l'Abbaye pour la sortie du premier documentaire qui lui est consacré. Le directeur de la danse de la Batsheva, à l'humour pince-sans-rire, revient sur les coulisses du film, son rapport à l'enfance et, bien sûr, sa célèbre méthode, «Gaga».


A lire aussi : notre critique du film de Tomer Heymann, Mr. Gaga

Ohad Naharin

Ohad Naharin, pourquoi avez-vous si longtemps refusé qu'on tourne un documentaire sur votre travail?

Qu'est-ce qui vous fait penser que j'ai refusé? (rire) En réalité, ça ne vient pas tant d'un refus de ma part que d'un manque d'intérêt pour ce que l'on me proposait. Après, je connais Tomer depuis vingt-cinq ans, il avait déjà réalisé un film... C'est intéressant en tout cas que mon supposé «refus» d'être filmé puisse questionner. Je dirais en fait que la frontière entre un «oui» et un «non» est très ténue et qu'il faut peu de choses pour transformer un refus en accord. Dans mon cas, le refus venait d'abord du fait que cela m'était bien égal que l'on fasse ou non un documentaire sur mon travail. Ensuite, j'évolue continuellement, je change souvent d'avis et il peut m'arriver de dire aujourd'hui le contraire de ce que je disais il y a dix ans. D'où la difficulté de faire un documentaire. Mais plus je vieillis, plus je me dis que je veux vivre en n'ayant plus rien à cacher. C'est très important pour moi. Même si j'ai du mal à admettre certaines choses - mes faiblesses ou autres -, je préfère à présent que les choses soient montrées au public. Mais quand on dit cela, on doit aussi l'assumer. J'ai donc autorisé Tomer à me suivre en studio, c'était pour moi comme un deuxième exercice, une preuve que je n'avais rien à cacher, ni dans mes paroles ni dans mes actes. Ensuite, même si ce film est sur moi, il est aussi l'expression de l'imagination de Tomer. Ce film est aussi un cadeau que je lui fais. Ces deux choses sont indissociables dans ma tête : il y a le film qui parle de moi et il y a aussi le film d'un artiste que j'aide à accomplir ce qu'il aime.


Quelle a été votre relation avec le réalisateur, Tomer Heymann, sur le tournage? Lui avez-vous fait des suggestions?

J'ai fait de nombreuses propositions à Tomer, mais dès le début, je lui ai fait comprendre que  ce n'était pas à moi de lui dire à quoi devait ressembler son film. En revanche, il fallait que je puisse avoir le dernier mot sur les séquences de danse. C'était notre accord et c'est la seule chose que j'ai exigée. 


Le documentaire accorde également une place importante à votre vie privée, à votre enfance. Sont-elles étroitement reliées à votre travail chorégraphique?

Oui, je pense. Parfois, je ne sais pas forcément comment les deux s'articulent. Les enfants aiment jouer. J'ai une fille qui a sept ans, je vois comment elle joue, je vois aussi que presque tout peut devenir un jeu pour elle. C'est très important. Cela nous aide à ne pas nous prendre trop au sérieux. En revanche, il faut prendre le jeu au sérieux. Grâce à ma fille, je peux donc me relier à ce monde de l'enfance. Les enfants sont guidés par l'amour, par la passion, pas par l'ambition, et c'est très important aussi. Par ailleurs, j'ai une très grande conscience de la perte – c'est quelque chose qui est inscrit très profondément dans ma psyché, dans mon corps, sous ma peau, c'est comme une douleur perpétuelle... Cela remonte à ma petite enfance et c'est quelque chose que l'on le retrouve dans ma danse.



Selon vous, est-ce que filmer octroie une dimension supplémentaire à la danse ou, au contraire, aviez-vous peur que la caméra puisse briser la magie du spectacle vivant?

Dans le film, il y a des séquences de danse, mais aucune ne dure plus d'une ou deux minutes. On ne voit jamais l'intégralité de l’œuvre chorégraphique. Il est certain que montrer la totalité d'une œuvre en diminue la force spectaculaire. Mais quand il n'y a que des extraits, comme ici, cela peut au contraire conférer une beauté particulière à la chorégraphie. La caméra peut capter des détails que l’œil du spectateur ne voit pas. J'en ai été agréablement surpris.


Comment vous définiriez-vous en tant que chorégraphe? Quelles relations entretenez-vous avec vos danseurs?


Je considère que nous sommes tous différents – c'est un fait acquis. Mais je ne considère pas que nous partageons tout en commun. Une grande partie de mon travail consiste à montrer ce que nous avons en commun et à le partager davantage encore. Quand je travaille avec mes danseurs, ils sont mes collègues, voire mes professeurs. Ma principale mission, en tant que chorégraphe, est de les aider à interpréter mon travail, à aller au-delà de leurs limites, et ça, c'est indissociable de l'acte chorégraphique.


Qu'est-ce qui vous inspire le plus chez un danseur? Quelles qualités recherchez-vous?


Ce que j'apprécie le plus chez un danseur, c'est quand il arrive à enrichir mon travail, à aller au-delà de ce que j'avais moi-même conçu. Ce que j'aime le plus, c'est quand je dis à un danseur de me montrer quelque chose et qu'il va au-delà de ce que je lui ai indiqué. Ce sont des gens capables de cela que je recherche en priorité. Ce n'est pas tellement vouloir être surpris par eux. La surprise, c'est l'inattendu. Or, j'attends de toute façon de mes danseurs qu'ils aient le talent, l'imagination, la passion, l'habileté d'aller au-delà de ce que j'ai écrit.


En quoi votre fameuse méthode «Gaga» peut-elle aider les danseurs?

La méthode «Gaga», c'est une sorte de boite à outils. Chaque danseur peut y puiser afin de montrer son talent, faire ressortir et tenter de sublimer ses démons, ses angoisses, sa sexualité, ses rêves, son imagination... Et ce processus de sublimation, il peut se faire soit en solo soit en groupe.


Dans le film, on voit également que cette méthode peut être utilisée par les amateurs. Pensez-vous que tout le monde peut l'appliquer?


Totalement, et c'est mon rêve d'ailleurs - que tout le monde danse ! On devrait tous danser. Vous et moi, nous avons beaucoup plus de choses en commun que de différences, en termes de physicalité, mais en termes de limites physiques aussi. Je ne sais pas pour vous, mais peut-être même que vous êtes plus musicale, plus groovy que certains de mes danseurs... Vous avez peut-être une imagination incroyable, vous débordez peut-être d'énergie... Bien sûr, nous sommes différents en termes d'habileté. Il y a des gens qui dansent et ont pour ambition de danser sur scène et d'autres qui passent leur vie à travailler devant un ordinateur... Les qualités de départ sont certes différentes, mais le groove, la passion, la coordination, nous les partageons tous plus ou moins. Ce que nous partageons aussi, c'est le corps – le nombre d'os, les articulations, toute cette machine animale... Pour cette raison, nous avons tous aussi plus ou moins les mêmes problèmes, les mêmes blocages. C'est pareil pour notre psyché – comment naissent l'amour, l'angoisse, le plaisir, notre rapport à la gravité, aux changements de température... Tout cela est très physique et c'est d'ailleurs pour cela que je peux « parler » à des gens qui ne sont pas des danseurs. La danse, ce n'est pas que de la performance, ce n'est pas qu'être sur scène. On peut danser tout seul, et n'importe où. Moi, j'adore danser sous la douche et j'ai d'ailleurs une très grande cabine de douche... (rire) !

La méthode Gaga est presque un mode de vie alors...

(Il réfléchit) - En un sens. La méthode Gaga aide à comprendre le sens de la vie, à acquérir l'estime de soi, à nous connecter aux éléments, au monde extérieur, elle nous aide à écouter notre corps, à être efficace au travail... Autant de choses qui ont simplement à voir avec la vie et le fait d'être vivant.


En voyant ce film et les images d'archives qu'il contient, quel regard portez-vous sur votre parcours?

Quand je vois le film, je ne pense pas à ma carrière. Ce qui m'importe le plus, ce sont les choix cinématographiques de Tomer. Dès lors, j'essaye de capter, non pas les éléments de ma vie, mais les qualités de son film : le montage, la relation avec la musique, les couleurs, la composition, etc... Bien sûr, j'ai un gros ego, je suis gêné à certains moments, parce que c'est de ma vie qu'il s'agit, mais je ne laisse jamais ces moments prendre le pas sur mon ressenti objectif du film.




Propos recueillis et traduits de l'anglais par Paola Dicelli et Bénédicte Jarrasse



Ohad Naharin

Ohad Naharin


Le contenu des articles publiés sur www.dansomanie.net et www.forum-dansomanie.net est la propriété exclusive de Dansomanie et de ses rédacteurs respectifs.Toute reproduction intégrale ou partielle non autrorisée par Dansomanie ou ne relevant pas des exceptions prévues par la loi (droit de citation notamment dans le cadre de revues de presse, copie à usage privé), par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. 




Entretien réalisé le 27 mai 2016 - Ohad Naharin © 2016, Dansomanie


http://www.forum-dansomanie.net
haut de page