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entretiens
Bruna Gondoni, Renaissance à l'italienne

25 août 2010 : rencontre avec Bruna Gondoni, danseuse, chorégraphe et professeur spécialisée dans les danses de la Renaissance italienne

En parallèle au Festival de Sablé, dédié au répertoire baroque, se déroule chaque année l'Académie Internationale de Danses et Musiques Anciennes de Sablé. Celle-ci accueille durant dix jours chanteurs, musiciens et danseurs venus du monde entier pour des stages de formation et de perfectionnement dans la discipline qui leur est propre, mais aussi dans les disciplines annexes. La spécificité de l'enseignement de cette Académie s'est en effet développée autour de la relation, caractéristique du monde baroque, entre la musique et la danse, souvent perdue aujourd'hui. A côté des traditionnels ateliers instrumentaux ou de chant sont ainsi proposés un cours de gestuelle et de déclamation baroques, ainsi que divers enseignements chorégraphiques autour du répertoire spécifiquement baroque (XVIIème siècle) et celui de la Renaissance italienne (XVème et XVIème siècles).

Bruna Gondoni est danseuse, chorégraphe, et à Sablé, elle enseigne les danses de la Renaissance italienne – la Renaissance française, avec notamment son fameux «branle», étant encore une autre affaire. Dans le continent méconnu et souvent peu considéré des «danses anciennes», nul doute que la Renaissance fait figure de monde encore plus marginal et lointain. Pourtant, les danses qu'elle transmet possèdent non seulement de quoi séduire un oeil d'esthète contemporain, mais permettent aussi de lui faire appréhender au plus près – et de manière assez troublante, il faut bien le dire - ce qui fait l'essence de la danse dite «classique», souvent réduite en France au seul académisme versaillais, dont le langage n'a pourtant été structuré et théorisé qu'au XVIIème siècle.

Dans son cours, qui débute par un lent échauffement comportant quelques postures de yoga, on entend des mots charmants tels que «basse-danse», «gaillarde», «canarie», «pavane», «spagnoleta»..., autant de noms de danses oubliées, que l'on ne connaît plus guère aujourd'hui que par la musique. La grammaire des pas, si lointaine et si proche à la fois, est entièrement déclinée en italien. La «basse-danse», une danse apparue au début du XVème siècle, longuement abordée dans le cours du matin, est la chose à la fois la plus simple et la plus noble qui soit : une marche lente, solennelle et majestueuse, qui esquisse ce qui deviendra le « relevé ». Les pas de base, toujours identiques, peuvent être combinés à l'infini selon différentes mesures. Peu à peu, les danses de cour se complexifient, s'ornent de pas virtuoses, s'imprègnent d'influences espagnoles, avec notamment des frappés et des battus, pour apparaître au fond bien différentes au XVIème siècle de ce qu'elles étaient au siècle précédent.

Mais laissons Bruna Gondoni, personnalité lumineuse à l'image de l'esprit de la Renaissance qu'elle transmet à travers ses danses, nous en dire plus là-dessus... 






Quelle est la spécificité de votre enseignement des danses anciennes?

J'enseigne spécifiquement les danses de la Renaissance italienne, c'est-à-dire les danses des XVème (Quattrocento) et XVIème (Cinquecento) siècles. Les danses du XVème et celles du XVIème n'ont d'ailleurs rien à voir entre elles : elles reposent sur des conceptions, des rythmes et des pas différents. Ce qu'il faut savoir, c'est tout d'abord que ces danses sont écrites : c'est à ce moment-là que débute l'histoire écrite de la danse. D'autre part, ce sont des danses de cour, exécutées par les nobles, à distinguer donc des danses populaires qui ne sont pas écrites. Ces danses sont nées et se sont développées dans les différentes cours italiennes : Florence, Milan, Rome, Ferrare, Mantoue...


Il n'y a pas encore de danseurs professionnels en ce temps-là?

Vers la fin du XVIème siècle, on peut dire que des danseurs professionnels commencent vraiment à apparaître. Dans les cours italiennes cependant, il y a toujours eu, au moins dès le XVème siècle, un maître de danse capable d'exécuter des choses plus difficiles, comme par exemple la moresque (moresca), une danse qui comportait des mouvements complexes que tous les nobles ne pouvaient pas faire. Mais normalement, ces danses sont quand même écrites pour pouvoir être dansées par les nobles. On dit à l'époque en italien que ces danses sont «dignes d'être dansées par les dames de la cour, et non par la plèbe» – degno d'essere ballate da nobile dame, e non plebei.


Quelles sont les sources qui nous permettent de connaître ces danses?

Les premiers danseurs et maîtres de danse, également auteurs de traités, sont Domenico da Piacenza [auteur de De arte saltandi et choreas ducendi, ndr.], qui a vécu à cheval entre le XIVème siècle et le XVème siècle, et son élève, Guglielmo Ebreo [auteur de De pratica seu arte tripudii vulgare opusculum, ndr.], dont le nom veut dire «Juif», qui, lui, a vécu un peu plus tard, au XVème siècle. Ce sont les maîtres les plus importants de cette période. Avant eux, la transmission des danses se faisait de manière exclusivement orale.



Ces maîtres de danse ont rédigé des traités dans lesquels on trouve à la fois des règles et la manière d'exécuter les pas. Au nombre des règles, on compte notamment la mémoire (memoria) [la faculté de se souvenir des pas appris, ndr.], la mesure (misura) [la capacité de maintenir le tempo, ndr.], la manière (maniera) [la capacité de coordonner les mouvements des bras et ceux du reste du corps, ndr.], l'air (aire) [la présentation ainsi que la présence du danseur, ndr.], l'espace (compartimento di terreno) [la capacité d'évoluer dans l'espace, ndr.], et la diversité des choses (diversita di cose) ; pour cette dernière règle, il s'agit en quelque sorte d'éviter la monotonie dans la danse. Pour l'exécution des pas, il y a deux principes de base : onde giare et ombre giare. Au XVème siècle, on écrit ainsi que le pas doit être comme une vague, une onde (onde giare) : c'est en fait l'idée de descendre et de monter, de monter et de descendre - toujours. Il doit également comporter une opposition avec les épaules (ombre giare), qu'on appelle aussi contraposto : c'est tout simplement l'idée de l'épaulement – autrement dit, marcher en faisant de l'ombre.

Ces traités sont également chorégraphiques : ils décrivent des enchaînements de pas, en utilisant un vocabulaire spécifique italien. Pour la basse-danse, par exemple, cela donne : passo semplice (un pas simple), passo doppio (un double), continenza (la contenance), ripresa (la reprise), riverenza (la révérence).


Le vocabulaire de la danse renaissante est très différent de celui de la danse baroque qui deviendra plus tard celui de la danse classique. Est-ce qu'il existe des pas équivalents au-delà de la terminologie différente?

Oui, bien sûr. Par exemple au XVIème siècle, on a quelque chose qui s'appelle seguito finto. Seguito, c'est un pas, qui comporte ici trois appuis, finto, c'est-à-dire feint, parce qu'on n'avance pas dans le mouvement, on reste sur place, et cela deviendra plus tard l'emboîté... ou bien le pas de bourrée.

Ce qui frappe dans ces danses, c'est qu'elles semblent toujours être «en-dedans», contrairement aux danses baroques...

En effet, il n'y a pas de recherche spécifique d'une ouverture au niveau de la position des pieds. L'en-dehors des pieds, cela viendra plus tard, sous Louis XIV. Il y a au moins une raison pratique à cela. A la Renaissance, le public est partout, pas seulement face aux danseurs. Par conséquent, la danse doit pouvoir se développer dans toutes les directions, être visible de partout, même s'il arrive qu'elle comporte des moments d'arrêt devant le roi ou devant un personnage noble quelconque, auquel on souhaite s'adresser en particulier. On danse alors dans des salles, dans des salons, pas dans des théâtres à proprement parler. La danse de la Renaissance développe bien sûr parfois de petits moments de théâtralité, mais l'opéra n'existe pas encore comme un genre à part entière. L'amorce se fait surtout avec Monteverdi.


Quelles fonctions revêt la danse à la Renaissance? A-t-elle seulement une vocation festive?

Non, je crois qu'on danse d'abord pour exposer sa noblesse, en montrant une certaine posture et en développant une certaine manière de bouger. On danse aussi pour affirmer son pouvoir. Détail important, les hommes dansent en armes, l'épée au côté. Ensuite, à la Renaissance, et plus particulièrement au XVème siècle, on considère qu'il existe une géométrie propre à la danse, miroir de la géométrie de l'âme, qu'il s'agit de mettre en valeur par le mouvement. En fait, il faut toujours revenir à la philosophie du temps. Cette époque est celle qui a vu à Florence le développement de la pensée de Platon, sous la forme du néo-platonisme. Cette pensée philosophique se doit d'être reflétée partout, et notamment dans l'art de la danse. La danse, par les dessins géométriques qu'elle construit, doit permettre à l'homme de la Renaissance de se rapprocher des idées, des archétypes, c'est-à-dire de la forme de tout ce qui existe dans l'univers : le carré, le triangle, les quatre éléments, etc... Il s'agit en réalité de prendre possession de l'univers par la danse – et par un ancrage précis dans le sol. De ce fait, la danse du XVème siècle a une fonction véritablement cosmogonique.


Est-ce qu'on cherche à traduire une émotion par le biais de la danse ou bien est-ce là une notion moderne, voire contemporaine?

La basse-danse, qui est une danse du XVème siècle, est à mon avis d'essence plus abstraite. Il s'agit d'exposer la géométrie de la danse, plutôt que d'exprimer des humeurs ou des émotions. Dans les danses du XVIème siècle, la perspective est déjà différente. La danse s'extériorise davantage et se complexifie sur le plan technique. On cherche à montrer sa virtuosité, notamment dans le travail des pieds, et sans que cet aspect disparaisse tout à fait, on est un peu moins dans la recherche de la perfection géométrique. La canarie, qui est une danse d'origine espagnole, comportant notamment des claquements de pieds, est une danse de couple qui exprime la séduction. La gaillarde, comme son nom l'indique, est une danse gaie et joyeuse. Sans pour autant parler de danse de déploration, la pavane, qui se présente comme une promenade, est une danse plus ancrée dans le sol, plus contenue, plus posée, plus grave aussi.




Du XVème au XVIème, qu'est-ce qui détermine les évolutions de la danse?

Je crois qu'il faut toujours penser aux costumes d'une époque, en ce qu'ils déterminent aussi la forme des danses. Au XVème siècle, les femmes portent des robes marquées au niveau de la poitrine, qui ne montrent donc pas la taille. Ce sont alors surtout les épaules qui apparaissent, le reste du corps est en fait dissimulé par l'ampleur du vêtement. Plus tard, la forme des robes change : en révélant la taille, on donne aux femmes la possibilité de montrer autre chose, de développer d'autres mouvements, notamment au niveau du dos, et au fond de bouger davantage.


Comment se fait le lien entre les danses de la Renaissance italienne et le baroque français?

A la même époque, il existait déjà des danses françaises, comme le branle, qu'a recueillies Thoinot Arbeau [dans l'Orchésographie, traité de danse publié en 1589 qui répertorie toutes les danses pratiquées au XVIème siècle, ndr.]. Les danses italiennes sont introduites en France par Catherine de Médicis et les maîtres de ballet italiens qui l'accompagnent, et c'est à partir de la France que la danse noble se développe ensuite avec la danse académique. Le mouvement correspond en fait à celui d'une professionnalisation de plus en plus grande de la danse engagée au fil du temps. Au XVème siècle, le maître de ballet se rend à la cour, au XVIème siècle, il a son école, que les nobles se mettent à fréquenter pour apprendre à danser, et au XVIIème siècle, Louis XIV fonde l'Académie Royale de Musique et de Danse. On trouve alors des chorégraphies écrites par des maîtres de ballet pour des danseurs en particulier. Cela signifie qu'il y a alors des danseurs qu'on peut qualifier de professionnels.


Revenons à aujourd'hui... Comment s'est passée la redécouverte de ce répertoire chorégraphique? Quelle place en particulier tient la Renaissance dans l'intérêt plus général porté aux musiques et aux danses anciennes?

Je pense qu'il y a toujours eu plus ou moins des recherches, et ce, à toutes les époques. Mais le mouvement qui a véritablement cherché à connaître et à approfondir ce qu'il pouvait y avoir au-delà de Bach ou de Beethoven, n'a que trente ou quarante ans. Concernant les danses de la Renaissance en particulier, il existe quelques groupes, qui pratiquent d'ailleurs surtout les danses françaises. Ils organisent des fêtes, en l'occurrence des bals, de temps en temps, mais cela reste essentiellement un monde d'amateurs, et c'est vrai aussi pour la recherche. Moi-même quand je danse, je ne me trouve pas au centre d'un spectacle, je participe en tant que danseuse à un concert ou à un festival de musique ancienne [Lors du Festival de Sablé en 2009, Bruna Gondoni était apparue pour une danse aux côtés de Marco Bendoni dans la Rappresentatione di Anima, e di Corpo d'Emilio de Cavalieri, ndr.]. Mais de toute façon, il faut savoir qu'à la Renaissance, la danse n'était jamais isolée des autres arts. Au sein du spectacle, on pratiquait l'harmonie des arts.




Quelle a été votre parcours de danseuse et comment est né votre intérêt pour les danses de la Renaissance?

J'ai été formée à la danse à Florence. Comme tout le monde, j'ai commencé par la danse classique, même si je n'en ai pas fait beaucoup. J'ai également dansé pendant quatre ans dans une compagnie de jazz. Par la suite, j'ai été amenée à rencontrer Andrea Francalanci, un grand chercheur, connu internationalement, qui est décédé en 1994. Cet homme n'était pas danseur, il jouait de la flûte, et surtout, il s'intéressait de très près aux danses de la Renaissance. C'est lui qui m'a fait découvrir toutes ces danses et tous les traités de cette époque. Il a notamment enseigné à la Sorbonne l'histoire des danses de la Renaissance. Il a travaillé également beaucoup avec Francine Lancelot. J'ai moi-même fait un peu de baroque et dansé au sein de sa troupe, Ris et Danceries, mais pas très longtemps. Andrea Francalanci a par ailleurs fondé une compagnie de danse [Il Ballarino, ndr.], que je dirige depuis sa mort. Aujourd'hui, je m'efforce de poursuivre son travail en tant que danseuse et chorégraphe. Je donne des cours et je dirige des stages en France, en Pologne, en Angleterre... Il faut dire aussi que nous sommes très peu dans ce domaine à travers le monde. Je considère que j'ai beaucoup de chance de monter sur scène et de pouvoir montrer ces danses.


Qu'est-ce qui vous a attirée plus particulièrement dans ces danses oubliées?

La noblesse. J'ai grandi à Florence et j'ai aussi étudié la sculpture à l'Académie des Beaux-Arts de Florence. Quand j'ai découvert ce répertoire, j'ai compris que c'était là mon chemin et c'est celui que j'ai pris. Ces danses de la Renaissance, c'était l'air que je respirais depuis toujours. Cela résonnait – et cela résonne - simplement en moi. Il y avait la danse bien sûr, mais aussi le costume que l'on revêtait pour danser. J'avais ainsi l'impression de retrouver quelque chose que j'avais toujours connu. C'était soudain comme rendre vivant un tableau de Botticelli.
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Bruna Gondoni - Propos recueillis par B. Jarrasse




Entretien réalisé le 25 août 2010 - Bruna Gondoni © 2010, Dansomanie


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