mariinsky 2009 menu sous dossiers



dossier le festival du mariinsky 2009
14 mars 2009 22 mars 2009 neuvieme festival international du mariinsky




19 mars 2009 : Gala au bénéfice d'Ulyana Lopatkina


Programmé au milieu d'un festival pourtant riche en étoiles, le gala dédié à Ulyana Lopatkina a fait naître un frisson particulier, sensible dès les portes du théâtre. Son nom réunit plus de spectateurs que Le lac des cygnes ou Don Quichotte ; les allées du parterre sont soudain envahies des mêmes rangées de chaises supplémentaires que pour une première mondiale. Ulyana Lopatkina est une légende qu'on a le sentiment de devoir aller chercher jusqu'en Russie, elle qui ne s'est jamais exportée comme ses collègues Vishneva ou Zakharova. Cette insularité participe également de l'intensité spirituelle de ses apparitions, et cette soirée si anticipée ne faisait pas exception.


mikhail lobukhin - andrei ivanov - viktoria tereshkina dans le petit cheval bossu
Ulyana Lopatkina dans Diamants (chor. George Balanchine)

Diamants (Balanchine) est désormais dansé dans le monde entier, mais jamais un rôle n'aura semblé aussi taillé pour quelques très rares reines. Dans le premier mouvement, le spectateur était pourtant cueilli à froid par le corps de ballet, surpris par ce hors-d'oeuvre qui ne devrait pas en être un. On cherche l'inspiration impériale au milieu de lignes rarement nettes, presque perdues sur l'immense scène du Mariinsky. Le pas de deux a remis les choses en ordre – il y a en effet Lopatkina dansant Diamants comme il y eut sans doute Suzanne Farrell, le dansant comme un héritage, de droit, quoique témoignant d'une lignée très différente de la créatrice du rôle. La chorégraphie de Balanchine s'en accommode, et, au zénith de sa carrière, Lopatkina offre un éventail de femmes aux côtés de Danila Korsuntsev, impératrice oublieuse, danseuse heureuse, femme arrêtée au détour d'un mouvement par l'appel de son passé, contenu dans le geste comme dans une madeleine. Son rapport à la musique de Tchaïkovsky est si détaillé que ses menés arrière, d'une beauté frémissante, semblent conjurer le crescendo qui les suit. Les accents deviennent des fulgurances lorsque ses ports de bras s'imposent sans préparation visible, en pleine puissance. Comme à Baden-Baden cet hiver, son calme en scène, sa possession de l'espace sont magistraux – le déploiement de son corps dans les bras de Korsuntsev lorsqu'il la fait tourner a rarement tant évoqué le diamant dans sa force, sereine et imposante.

Si les passages les plus techniques du troisième mouvement n'auront jamais la vélocité que d'autres danseuses lui donnent, le dernier tableau, au contraire, vient parachever l'ensemble. Le corps de ballet y retrouve une reine indiscutable, à la fois rayonnante, infiniment présente devant les vagues de danseurs et porteuse d'un ailleurs qui s'était auparavant incarné dans le pas de deux. Le lumineux sourire de cette apothéose devient l'envers du deuxième mouvement, à la fin duquel elle tournait la tête avec lenteur vers son cavalier agenouillé, imprégnée de grandeur.

Virage radical pour la seconde partie de la soirée, composée d'un «divertissement» pour le moins sombre. Au contraire de la majorité des programmes de gala, le choix s'était porté sur une série de pas de deux et solos à la fois modernes et rarement présentés sur scène. Le rideau s'ouvrait ainsi sur The Parting, un pas de deux créé pour Evgenia Obraztsova et Vladimir Shklyarov par Yuri Smelakov, et que le couple n'avait dansé jusque-là qu'à Berlin, à l'occasion de galas Malakhov & Friends. Smelakov utilise un tango de John Powell pour un résultat assez convenu, sombre à souhait, une occasion sans doute pour ses interprètes de changer de répertoire. Obraztsova s'y impose avec une énergie différente de celle qu'on lui connaît, très adulte, et une musicalité toujours désarmante. Le couple qu'elle forme avec Shklyarov ajoute de l'intérêt à l'ensemble ; quelques portés sont particulièrement saisissants, Shklyarov lui-même abandonnant le jeune prince pour une étonnante allure d'ivrogne.

Suivait une excellente variation de Dmitri Goudanov, invité du Bolshoi. Cet extrait de Dreams of Japan, l'une des premières oeuvres d'Alexeï Ratmansky, confirme l'importance de ce dernier, qui s'est imposé lors de ce festival. The Crane introduit de manière magistrale des formes étrangères au coeur d'un territoire connu - l'art japonais s'imbrique et met en relief la fascinante géométrie des mouvements classiques, Goudanov, le visage peint en blanc, s'aventurant dans cette abstraction avec une sublime lenteur. L'ensemble suggère quelque chose du caractère japonais et tire sa richesse de l'imprégnation de deux styles sans jamais les trivialiser. L'oeuvre complète est au répertoire du Bolshoi, et a été dansée récemment par le Ballet National de Géorgie.

Elvira Tarasova a effectué une rare apparition scénique avec Andrei Batalov dans Duet of autumn colours, un pas de deux peu mémorable de Yevgeny Panfilov. Ce dernier semble principalement préoccupé par les formes géométriques que l'on peut créer avec les membres imbriqués de deux danseurs, et si les images ont été applaudies pour leur étrangeté, on regrettera un tel choix pour l'une des dernières interventions d'Elvira Tarasova. Cette danseuse, d'une génération proche de Lopatkina, aujourd'hui répétitrice au Mariinsky, était un des derniers témoins d'une génération sur le départ.

Irina Golub et Ivan Sitnikov ont ensuite choisi de ramener à la vie The old photograph, un peu de deux déjà ancien de Dmitry Bryantsev. Son humour désuet ravivait l'intérêt du public en changeant l'atmosphère générale de ce divertissement, mais l'intervention de Lopatkina et d'Ivan Kozlov a du moins ramené le spectateur en terrain connu. Baden-Baden avait déjà été le témoin en décembre de Contradictions, un pas de deux de Francesco Ventriglia au son de Yann Tiersen, et la chorégraphie ne s'est pas améliorée. Cependant, mieux programmé (à la fin d'une partie résolument contemporaine) et dansé avec plus de vulnérabilité, les passages les moins bêtement violents mettaient encore en valeur une autre facette de Lopatkina – l'image d'une femme expérimentée, capable d'une amertume crue. Sa fragilité, la réelle complicité avec Kozlov offrent des images d'une vérité touchante, et on aurait du mal à la blâmer d'avoir choisi un éventail de visages et de styles pour cette soirée.

mikhail lobukhin - andrei ivanov - viktoria tereshkina dans le petit cheval bossu
Ulyana Lopatkina dans Schéhérazade (chor. Michel Fokine)

Eventail achevé avec Schéhérazade, le drame orientalisant de Fokine. On associerait peu ce rôle a priori avec le célèbre Cygne, et on pourrait bien avoir tort ; son interprétation est d'autant plus importante qu'elle va à contre-courant des excès devenus la norme, le rôle étant souvent dansé de manière ouvertement sexuelle et démonstrative. Lopatkina, au contraire, trouve la sensualité sans la «jouer» - son sourire est d'abord celui d'une femme souvent enfermée et soudain attirée par un jeu cruel. L'Esclave est du domaine de la découverte, son attrait se traduisant par une séduction infime, délibérée. Une fois de plus, c'est une femme qui attire la scène à elle, sans caricature orientale. Les sauts sont magnifiquement félins. Les bras vivent, suivent le long fil sans accrocs de l'héroïne. La mort de Schéhérazade? Saisissante – mais les mots commencent à manquer après des interprétations aussi denses.

Dmitry Goudanov dansait l'Esclave, ses sauts traversant l'espace sans bruit. Doté d'un réel flair dramatique, il forme un très beau couple avec sa partenaire, quoique celle-ci ait dominé la soirée. Manquait peut-être une touche de sauvagerie animale – quant au reste de l'oeuvre de Fokine, les critiques se plaignaient déjà de ses aspects les plus kitsch après guerre, et la situation n'a guère changé. Les Odalisques serpentent du mieux qu'elles peuvent. Ivan Sitnikov incarne un Shah correct, mais on peut préférer la musique de Rimsky-Korsakov à ce qui vient l'illustrer. Les rappels se sont prolongés bien au-delà du rideau final, les spectateurs s'approchant de la scène, debout, pour ovationner «leur» danseuse – divine, sur son territoire.








Azulynn © 2009, Dansomanie



Diamants
Musique : Piotr Ilitch Tchaïkovsky (Symphonie n° 3 en Ré Majeur)
Chorégraphie : George Balanchine
Direction musicale : Mikhaïl Sinkevitch

Avec : Ulyana Lopatkina, Danila Korsuntsev

Divertissement

Schéhérazade
Musique  : Nikolaï Rimsky-Korsakov
Chorégraphie : Michel Fokine (version de 1910)
Argument : Léon Bakst et Michel Fokine d'après les Contes des Mille et une nuits
Direction musicale : Mikhaïl Sinkevitch

Avec : Ulyana Lopatkina, Dmitri Goudanov (Théâtre du Bolchoï, Moscou)


Jeudi 19 mars 2009,  Théâtre du Mariinsky, Saint-Pétersbourg


http://www.forum-dansomanie.net
haut de page