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19 mars
2009 : Gala au bénéfice d'Ulyana Lopatkina
Programmé
au milieu d'un festival pourtant riche en étoiles, le gala
dédié à Ulyana Lopatkina a fait
naître un
frisson particulier, sensible dès les portes du
théâtre. Son nom réunit plus de
spectateurs que Le
lac des cygnes ou Don Quichotte ; les allées du parterre
sont
soudain envahies des mêmes rangées de chaises
supplémentaires que pour une première mondiale.
Ulyana
Lopatkina est une légende qu'on a le sentiment de devoir
aller
chercher jusqu'en Russie, elle qui ne s'est jamais exportée
comme ses collègues Vishneva ou Zakharova. Cette
insularité participe également de
l'intensité
spirituelle de ses apparitions, et cette soirée si
anticipée ne faisait pas exception.
Ulyana
Lopatkina dans Diamants
(chor. George Balanchine)
Diamants
(Balanchine) est désormais dansé dans le monde
entier, mais jamais un rôle n'aura semblé aussi
taillé pour quelques très rares reines. Dans le
premier
mouvement, le spectateur était pourtant cueilli à
froid
par le corps de ballet, surpris par ce hors-d'oeuvre qui ne devrait pas
en être un. On cherche l'inspiration impériale au
milieu
de lignes rarement nettes, presque perdues sur l'immense
scène
du Mariinsky. Le pas de deux a remis les choses en ordre – il
y a
en effet Lopatkina dansant Diamants
comme il y eut sans doute Suzanne
Farrell, le dansant comme un héritage, de droit, quoique
témoignant d'une lignée très
différente de
la créatrice du rôle. La chorégraphie
de Balanchine
s'en accommode, et, au zénith de sa carrière,
Lopatkina
offre un éventail de femmes aux côtés
de Danila
Korsuntsev, impératrice oublieuse, danseuse heureuse, femme
arrêtée au détour d'un mouvement par
l'appel de son
passé, contenu dans le geste comme dans une madeleine. Son
rapport à la musique de Tchaïkovsky est si
détaillé que ses menés
arrière, d'une
beauté frémissante, semblent conjurer le
crescendo qui
les suit. Les accents deviennent des fulgurances lorsque ses ports de
bras s'imposent sans préparation visible, en pleine
puissance.
Comme à Baden-Baden cet hiver, son calme en
scène, sa
possession de l'espace sont magistraux – le
déploiement de
son corps dans les bras de Korsuntsev lorsqu'il la fait tourner a
rarement tant évoqué le diamant dans sa force,
sereine et
imposante.
Si les passages les plus techniques du troisième mouvement
n'auront jamais la vélocité que d'autres
danseuses lui
donnent, le dernier tableau, au contraire, vient parachever l'ensemble.
Le corps de ballet y retrouve une reine indiscutable, à la
fois
rayonnante, infiniment présente devant les vagues de
danseurs et
porteuse d'un ailleurs qui s'était auparavant
incarné
dans le pas de deux. Le lumineux sourire de cette apothéose
devient l'envers du deuxième mouvement, à la fin
duquel
elle tournait la tête avec lenteur vers son cavalier
agenouillé, imprégnée de grandeur.
Virage radical pour la seconde partie de la soirée,
composée d'un «divertissement» pour le
moins
sombre. Au contraire de la majorité des programmes de gala,
le
choix s'était porté sur une série de
pas de deux
et solos à la fois modernes et rarement
présentés
sur scène. Le rideau s'ouvrait ainsi sur The Parting, un pas
de
deux créé pour Evgenia Obraztsova et Vladimir
Shklyarov
par Yuri Smelakov, et que le couple n'avait dansé
jusque-là qu'à Berlin, à l'occasion de
galas
Malakhov
& Friends. Smelakov utilise un tango de John
Powell pour
un résultat assez convenu, sombre à souhait, une
occasion
sans doute pour ses interprètes de changer de
répertoire.
Obraztsova s'y impose avec une énergie différente
de
celle qu'on lui connaît, très adulte, et une
musicalité toujours désarmante. Le couple qu'elle
forme
avec Shklyarov ajoute de l'intérêt à
l'ensemble ;
quelques portés sont particulièrement
saisissants,
Shklyarov lui-même abandonnant le jeune prince pour une
étonnante allure d'ivrogne.
Suivait une excellente variation de Dmitri Goudanov, invité
du
Bolshoi. Cet extrait de Dreams
of Japan, l'une des premières
oeuvres d'Alexeï Ratmansky, confirme l'importance de ce
dernier, qui
s'est imposé lors de ce festival. The Crane introduit
de
manière magistrale des formes
étrangères au coeur
d'un territoire connu - l'art japonais s'imbrique et met en relief la
fascinante géométrie des mouvements classiques,
Goudanov,
le visage peint en blanc, s'aventurant dans cette abstraction avec une
sublime lenteur. L'ensemble suggère quelque chose du
caractère japonais et tire sa richesse de
l'imprégnation
de deux styles sans jamais les trivialiser. L'oeuvre
complète
est au répertoire du Bolshoi, et a été
dansée récemment par le Ballet National de
Géorgie.
Elvira Tarasova a effectué une rare apparition
scénique
avec Andrei Batalov dans
Duet of autumn colours, un pas de deux peu
mémorable de Yevgeny Panfilov. Ce dernier semble
principalement
préoccupé par les formes
géométriques que
l'on peut créer avec les membres imbriqués de
deux
danseurs, et si les images ont été applaudies
pour leur
étrangeté, on regrettera un tel choix pour l'une
des
dernières interventions d'Elvira Tarasova. Cette danseuse,
d'une
génération proche de Lopatkina, aujourd'hui
répétitrice au Mariinsky, était un des
derniers
témoins d'une génération sur le
départ.
Irina Golub et Ivan Sitnikov ont ensuite choisi de ramener à
la
vie The old photograph,
un peu de deux déjà ancien de
Dmitry Bryantsev. Son humour désuet ravivait
l'intérêt du public en changeant
l'atmosphère
générale de ce divertissement, mais
l'intervention de
Lopatkina et d'Ivan Kozlov a du moins ramené le spectateur
en
terrain connu. Baden-Baden avait déjà
été
le témoin en décembre de Contradictions, un pas
de deux
de Francesco Ventriglia au son de Yann Tiersen, et la
chorégraphie ne s'est pas améliorée.
Cependant,
mieux programmé (à la fin d'une partie
résolument
contemporaine) et dansé avec plus de
vulnérabilité, les passages les moins
bêtement
violents mettaient encore en valeur une autre facette de Lopatkina
– l'image d'une femme expérimentée,
capable d'une
amertume crue. Sa fragilité, la réelle
complicité
avec Kozlov offrent des images d'une vérité
touchante, et
on aurait du mal à la blâmer d'avoir choisi un
éventail de visages et de styles pour cette
soirée.
Ulyana
Lopatkina dans
Schéhérazade (chor. Michel Fokine)
Eventail
achevé avec Schéhérazade,
le drame
orientalisant de Fokine. On associerait peu ce rôle a priori
avec
le célèbre Cygne, et on pourrait bien avoir tort
; son
interprétation est d'autant plus importante qu'elle va
à
contre-courant des excès devenus la norme, le rôle
étant souvent dansé de manière
ouvertement
sexuelle et démonstrative. Lopatkina, au contraire, trouve
la
sensualité sans la «jouer» - son sourire
est
d'abord celui d'une femme souvent enfermée et soudain
attirée par un jeu cruel. L'Esclave est du domaine de la
découverte, son attrait se traduisant par une
séduction
infime, délibérée. Une fois de plus,
c'est une
femme qui attire la scène à elle, sans caricature
orientale. Les sauts sont magnifiquement félins. Les bras
vivent, suivent le long fil sans accrocs de
l'héroïne. La
mort de Schéhérazade? Saisissante –
mais les mots
commencent à manquer après des
interprétations
aussi denses.
Dmitry Goudanov dansait l'Esclave, ses sauts traversant l'espace sans
bruit. Doté d'un réel flair dramatique, il forme
un
très beau couple avec sa partenaire, quoique celle-ci ait
dominé la soirée. Manquait peut-être
une touche de
sauvagerie animale – quant au reste de l'oeuvre de Fokine,
les
critiques se plaignaient déjà de ses aspects les
plus
kitsch après guerre, et la situation n'a guère
changé. Les Odalisques serpentent du mieux qu'elles peuvent.
Ivan Sitnikov incarne un Shah correct, mais on peut
préférer la musique de Rimsky-Korsakov
à ce qui
vient l'illustrer. Les rappels se sont prolongés bien
au-delà du rideau final, les spectateurs s'approchant de la
scène, debout, pour ovationner «leur»
danseuse
– divine, sur son territoire.
Azulynn ©
2009,
Dansomanie
Diamants
Musique : Piotr Ilitch Tchaïkovsky (Symphonie
n° 3 en Ré Majeur)
Chorégraphie : George Balanchine
Direction musicale : Mikhaïl Sinkevitch
Avec : Ulyana Lopatkina, Danila Korsuntsev
Divertissement
Schéhérazade
Musique : Nikolaï Rimsky-Korsakov
Chorégraphie : Michel Fokine (version de 1910)
Argument : Léon Bakst et Michel Fokine d'après
les Contes des Mille et
une nuits
Direction musicale : Mikhaïl Sinkevitch
Avec : Ulyana Lopatkina, Dmitri Goudanov (Théâtre
du Bolchoï, Moscou)
Jeudi
19 mars
2009, Théâtre
du Mariinsky, Saint-Pétersbourg
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