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critiques et comptes rendus
Ballet de l'Opéra National de Bordeaux

22 & 26 mai 2017 : Quatre tendances (7) au Grand Théâtre de Bordeaux


Chronique 1: représentation du 22 mai, 1ère distribution


Bottom of my sea (chor. Ludmila Komkova)

La formule à succès lancée par Charles Jude en 2008 en est aujourd'hui à sa septième édition. «Quatre tendances» revient, à intervalle de deux ans environ, à l'affiche du Ballet de Bordeaux. Son principe est immuable : regrouper en une soirée quatre ouvrages représentatifs des divers courants de la danse actuelle. Cette année, la troupe bordelaise, désormais confiée à Eric Quilleré, offrait à son public une création, une reprise et deux entrées au répertoire.

Le tout-Bordeaux était convié à la première, et, fait paraît-il suffisamment rare pour devoir être souligné, le directeur musical du Grand Théâtre, Marc Minkowski, a honoré les danseurs et le public de sa présence. Volonté délibérée d’affirmer son intérêt pour le ballet et de rassurer la compagnie sur son avenir après la période d’incertitude qui a suivi le départ de Charles Jude?

Bottom of my sea
Bottom of my sea (chor. Ludmila Komkova)

La soirée s’ouvrait sur Bottom of my sea, première mondiale signée Ludmila Komkova, une artiste biélorusse qui avait déjà fait parler d’elle en Aquitaine en remportant le concours de jeunes chorégraphes organisé à Bordeaux en mai 2018. Ludmila Komkova n’en est qu’à sa troisième pièce, mais possède déjà une belle maîtrise de la conduite des ensembles. En revanche, son approche des soli et des pas de deux est plus conventionnelle, tout comme le propos général de Bottom of my sea : une opposition entre le féminin et le masculin, le feu et l'eau, traduite dans la scénographie de manière très prosaïque par une alternance d’ambiances rouge et bleue. Ce choix, qui rend le propos aisément lisible, a au moins le mérite de l’efficacité. On relèvera en outre quelques jolies trouvailles, telles l’apparition des visages des danseurs, qui semblent sortir du néant, et le clin d’œil au second acte de Giselle, avec l’envol des voiles vers les coulisses. En revanche, l’abus des éclairages de type «douche» finit par lasser. Les choix musicaux ont semblé dicté par les couleurs, là aussi pour souligner la dualité du propos de la chorégraphe : bleu pour la première symphonie dite «Oceans» [sic] d’Ezio Bosso, rouge pour American beauty de Thomas Newman. Ce brouet «new age», plus ou moins dans l’esthétique de Philip Glass (en tous cas pour Oceans), peine toutefois à séduire vraiment. S’agissant d’une création, il est évidemment difficile, en l’absence de toute référence, de porter un jugement péremptoire sur les interprètes. On créditera en tout cas Ludmila Komkova d’une bonne aptitude à diriger les interprètes. La réalisation donne un sentiment de maîtrise, de contrôle de la gestuelle, qui atteste d’un travail de répétition mené avec professionnalisme.

Faun
Faun (chor. Sidi Larbi Cherkaoui)

Avec Faun, Sidi Larbi Cherkaoui s’est attaqué à un monument de l’histoire de la danse. Non sans une certaine dose de courage ou d’inconscience, car se frotter à Nijinski ne va pas sans risque. Même si Cherkaoui s’est – avec raison – défendu de vouloir refaire 1912, il est impossible de prévenir toute tentative de comparaison. L’ouvrage du chorégraphe belge, créé au Sadler’s Wells Theatre de Londres en 2009, a néanmoins «fait son chemin» en s’imposant sur les principales scènes européennes. L’Opéra de Paris l’a récemment intégré à son répertoire, et Faun fait maintenant presque figure de «classique du XXIème siècle». Mais, à l’inverse de Paris, la production bordelaise de Faun a été dominée par la nymphe, au détriment du partenaire masculin. Alice Leloup, dont la voluptueuse chevelure évoque irrésistiblement Mélisande, capte toute l’attention. Face à elle, Guillaume Debut campe un faune très retenu, pudique presque, qui, à sa façon, nous plonge aussi dans l’univers de l’innocence tragique de l’opéra de Debussy et Maeterlinck. On est ici aux antipodes de l’érotisme sulfureux, qui, il y a un siècle, avait mis le Théâtre du Châtelet en révolution.

La Stravaganza
La Stravaganza
(chor.
Angelin Preljocaj
)

Après l’entracte, la tendance se fait résolument américaine. La Stravaganza est certes née de l’imagination d’Angelin Preljocaj, mais la chorégraphie était destinée originellement au  New York City Ballet, qui l’a créée en 1997. Preljocaj joue ici des oppositions musique baroque / danse néoclassique et musique contemporaine / danse baroque, mêlant les genres en de joyeux oxymores, tout en justifiant le titre de la pièce : «l’extravagance». Il y a ici un peu de l’esprit primesautier du Parc (1994), mais Angelin Preljocaj s’adapte aussi aux qualités de virtuosité des danseurs américains rompus à Balanchine et à Robbins. Les justaucorps blancs tranchent avec les taffetas empesés empruntés à l’univers graphique de Vermeer. Les «anciens» et les «modernes» finissent par  s’entendre et les goûts se réunissent en un pas de deux conclusif, très joliment enlevé par Alice Leloup – décidément à la fête - et Neven Ritmanic. Le corps de ballet bordelais s’est, pour sa part, très bien adapté au style dynamique venu d’outre-Atlantique, avec des ensembles nerveux et précis. On ne l’attendait pas forcément à pareille fête dans un répertoire tout de même assez éloigné de l’école française.

Paz de la JollaPaz de la Jolla (chor. Justin Peck)

On fera le même constat dans le dernier volet de cette «tétralogie» : Paz de la Jolla, œuvre «américaine» par essence, a été emmenée avec beaucoup de panache par un excellent trio de solistes (Oksana Kucheruk, flamboyante, Diane le Floc’h et Oleg Rogachev). La troupe a suivi les meneurs avec enthousiasme et précision. Paz de la Jolla, sur une musique de Bohuslav Martinů, a marqué, lors de sa création en 2013 au New York City Ballet, le véritable départ de la carrière de Justin Peck en tant que chorégraphe. L’ouvrage a obtenu un succès remarquable, qui a conduit le NYCB à produire l’année suivante un documentaire, Ballet 422 (car il s’agissait de la 422ème pièce à être créée par la compagnie fondée par Balanchine), autour du «making of» de la pièce de Justin Peck. Si ce dernier, retenu par le tournage du «remake» de West Side Story par Steven Spielberg,  n’a pu être présent lui-même pour superviser les répétitions en ce printemps 2019, le Ballet de Bordeaux a su néanmoins s’approprier les codes de la danse post-balanchinienne avec beaucoup d’efficacité. 



Romain Feist © 2019, Dansomanie



Chronique 2 : représentation du 26 mai, 2ème distribution

Paz de la Jolla
Paz de la Jolla (chor. Justin Peck)

La formule des quatre tendances continue à perdurer bon an mal an, rassemblant quatre pièces de chorégraphes contemporains d’horizons divers. Personnalités confirmées, «classiques» d’aujourd’hui, ou nouveaux venus dans la création chorégraphique, cette formule nous a toujours apporté son lot de découvertes ou de bonnes surprises. Il semble que les prochaines saisons proposeront de plus convenus «triple bills», où Angelin Preljocaj, désormais partenaire du Ballet de Bordeaux à travers le Ballet Preljocaj, prendra une large place.

La Stravaganza
La Stravaganza
(chor.
Angelin Preljocaj
)

Le chorégraphe aixois est d’ailleurs présent dans ce programme avec La Stravaganza, qui fait ainsi son entrée au répertoire bordelais. Conçue en 1997 pour le New York City Ballet, cette pièce aux intentions transparentes est certainement emblématique pour lui et pour sa compagnie. Au lever du rideau, on entend une jeune fille murmurer «je me souviens», renvoyant chacun vers un passé indéterminé, personnel ou historique. Un premier groupe de danseurs en tenues sobres entame une danse très construite au son d’un concerto de Vivaldi (La Stravaganza op. 4). Batteries, ports de bras, jetés, virtuosité, le vocabulaire et le style en sont balanchiniens. Un deuxième groupe apparaît, habillé à la flamande, de l’époque des premières grandes migrations vers le nouveau monde. Ils s’avancent lentement, circonspects, peut-être fascinés, puis évoluent sur des musiques d’aujourd’hui, en mouvements étirés. Tout le ballet est là, dans la confrontation de ces deux groupes de six danseurs, venus de deux univers, deux espaces, deux temporalités. D'un côté les danseurs du New York City Ballet, fidèles au classicisme revisité par Balanchine, un Européen né en Géorgie. De l'autre côté les danseurs arrivant de la vieille Europe, faisant jaillir la nouveauté à travers une danse plus instinctive, remontant aux origines. On s’observe, on se jauge, on se défie à coup de moulinets de bras. On finit par échanger des impressions avant de partager la danse par petits groupes ou par duos. C’est par cette œuvre sympathique que le fils d’immigrés albanais suggère les multiples mises en abyme de ces échanges culturels. Le message est certainement bienvenu à l’heure où l’idée selon laquelle le dernier arrivé ferme la porte derrière lui se généralise. Quoi qu'il en soit, les danseurs bordelais, eux-mêmes multiples si on considère l'histoire individuelle de chacun, s'investissent pleinement dans la démonstration.

Bottom of my sea
Bottom of my sea (chor. Ludmila Komkova)
Ludmila Komkova, lauréate du concours «Jeunes chorégraphes classiques et néo-classiques» a reçu commande d'une création pour le Ballet de Bordeaux. On avait bien aimé lors d'une précédente édition de Quatre tendances la pièce présentée par la première lauréate de ce concours, Xenia Wiest. Son Just before now, sur la condition féminine avait frappé par son sens du mouvement et de l'occupation de l'espace. Il est vrai que la danseuse germano-russe avait déjà à son actif un certain nombre de créations. Ludmila Komkova, née à Minsk et dansant à Wiesbaden, ne nous laisse pas la même impression, surtout quand on relit sa note d'intention :

«Bottom of my Sea est l’histoire d’une femme-feu et d’un homme-océan qui tombent follement amoureux. Elle est partagée entre le désir de rester en vie, ou aimer mais mourir. Lui est égoïste, fier de son élément et la convainc d’accepter sa vie, l’eau. Elle cède en sachant que sa vie ne sera pas longue, elle se sacrifie, par amour, ou peut-être juste par curiosité. L’eau et le feu ne peuvent survivre ensemble, ils sont ennemis. La femme-feu profite de sa nouvelle vie mais dépérit lentement. Dès que l’homme-océan réalise qu’elle va mourir, il lui fait comprendre que sa place n’est pas ici. Il la suit hors de l’eau, se sacrifie pour elle et meurt en devenant un nuage.»

Sur un argument aussi long et complexe, il était peut-être possible d’imaginer un vrai ballet narratif, avec une situation de départ, une évolution, des développements dramatiques et un point d’arrivée. Mais comment faire tenir en vingt minutes cette histoire de deux univers incompatibles et de double sacrifice? On reste ébahi devant la disproportion d’échelle entre l’ambition du sujet, une sorte de Roméo et Juliette cosmogonique, et la pauvreté de la réalisation.

Dans une constante pénombre, devant un fond de scène en camaïeu de noir, sur des musiques de plus peu mémorables, Ludmila Komkova fait évoluer les douze danseurs d'une manière assez informe. Les mouvements sont ondulants, mais on peine à distinguer l'eau et le feu. Peu à peu plusieurs couples sortent du rang, sans que la lisibilité du propos ne s'en trouve améliorée. Parmi les danseurs mis en avant, on remarque surtout Marin Jalut-Motte, un élément prometteur de la compagnie, ainsi que l'étoile Roman Mikhalev, qui fait ses adieux à l'occasion de ce spectacle, un danseur toujours parfait et convaincant dans tout ce qu'il aborde, quel que soit le style demandé.

Faun
Faun (chor. Sidi Larbi Cherkaoui)

Avec Faun de Sidi Larbi Cherkaoui, il est inévitable de chercher une comparaison avec l'Après-midi d'un faune de Nijinski, ne serait-ce parce qu'il s'agissait en 2009 de célébrer le centenaire des Ballets russes. Le titre, le support musical, le thème de départ, les rapprochent. La musique de Debussy est pourtant éclatée par des interpolations dues à Nitin Sawhney, plus ou moins incongrues musicalement, mais efficaces sur le plan de l'intention chorégraphique. Et de par l'atmosphère on est plus proche d'Eden de Maguy Marin, avec davantage de sensualité ici, que de la vision très Art déco de l’antiquité grecque et de ses peintures sur vases que présentait Nijinski.

En réalité, la pièce du chorégraphe belge existe tout à fait par elle-même en dehors de toute référence. Et s'il faut retenir un point commun entre les deux oeuvres, ce serait plutôt à notre sens leur dette envers leurs interprètes créateurs. Nijinski en Faune fait partie de la légende et tous les danseurs ultérieurs investis dans le rôle ont cherché plus ou moins à l'évoquer. Toutes proportions gardées, il en est de même avec James O'Hara et Daisy Phillips, qui ont heureusement laissé une trace filmée. Leur investissement physique, leur présence charnelle, leurs entrelacements acrobatiques jusqu'à la contorsion, semblent indépassables. Dans le décor de sous-bois nocturne, éclairé par les lucioles, Natalie Butragueño et Guillaume Debut ne déméritent pas. Ils ont de la présence sur scène et nous emmènent dans leur histoire à deux avec ce qu'il faut de force animale et de fluidité dans le discours. Une interprétation à approfondir pour ce qui devient une pièce de répertoire.

Paz de la JollaPaz de la Jolla (chor. Justin Peck)

Avec Justin Peck, on retourne dans l'univers post-balanchinien qui prévaut encore et toujours aux Etats-unis. Sur la Sinfonietta La Jolla de Bohuslav Martinu, aux accents si français malgré sa destination américaine et ses racines tchèques (pourquoi entend-on si peu chez nous ce représentant de l'Ecole de Paris?), le jeune chorégraphe américain surdoué nous emmène dans un étourdissant mouvement d'une seule traite. L'argument est narratif, avec cette histoire d'amour au bord de la plage. Mais on n'a même plus le temps de se poser des questions sur ce qui est raconté tellement la danse proposée est éblouissante de beauté. Les danseurs en tenues légères très colorées, parfois couverts d'un voile figurant les mouvements des vagues, nous proposent des figures d'ensembles perpétuellement changeantes et fugaces, où la vie est toujours souriante.

Marini Da Silva Vianna et Diego Lima font des prestations remarquables dans des rôles de premier plan. Mais celle qui domine les débats est la merveilleuse ballerine qu'est Vanessa Feuillate, qu'on retrouve avec plaisir. Vêtue d'une robe blanche à la Marilyn, elle ajoute à une technique superlative un enthousiasme dans le moindre de ses gestes, en adéquation parfaite avec une chorégraphie aussi irrésistible. A l'heure où certains des meilleurs éléments de la troupe bordelaise passent la main, voilà une danseuse apte à galvaniser une compagnie toujours en questionnement.




Roman Mikhalev
Roman Mikhalev




Bottom of my sea
Chorégraphie : Ludmila Komkova
Musique :
Ezio Bosso, Thomas Newman
Costumes : Jean-Philippe Blanc
Lumières : Claudine Castay

Avec : Diane Le Floc’h, Marina Kudryashova, Mélissa Patriarche
Marini Da Silva Vianna, Natalia Butragueño, Marina Guizien (22/05)
Diane Le Floc'h, Marina Kudryashova, Mélissa Patriarche
Marini Da Silva Vianna,  Hélène Bernadou, Marina Guizien (26/05)

Roman Mikhalev, Alvaro Rodriguez Piñera, Marin Jalut-Motte
Ryota Hasegawa, Austin Lui, Kase Craig

Faun
Chorégraphie : Sidi Larbi Cherkaoui
Musique : Claude Debussy, Nitin Sawhney
Costumes : Hussein Chalayan
Lumières : Adam Carrée

Avec : Alice Leloup (22/05), Natalia Butragueño (26/05)
Guillaume Debut


La Stravaganza
Chorégraphie : Angelin Preljocaj
Musique : d’Antonio Vivaldi, Evelyn Ficarra,, Serge Morand
Robert Normandeau, Äke Parmerud
Scénographie : Maya Schweizer
Costumes : Hervé Pierre
Lumières : Mark Stanley

Avec : Diane Le Floc’h, Marina Guizien, Alice Leloup
Oleg Rogachev, Diego Lima, Pierre Devaux
Vanessa Feuillatte, Anna Guého, Natalia Butragueño
Neven Ritmanic, Austin Lui, Alexandre Gontcharouk

Paz de la Jolla
Chorégraphie : 
Justin Peck
Musique : Bohuslav Martinů
Costumes : Reid Bartelme, Harriet Jung
Lumières : Mark Stanley

Avec : Oksana Kucheruk, Oleg Rogachev, Diane Le Floc’h (22/05)
Vanessa Feuillatte, Oleg Rogachev, Marini Da Silva Vianna (26/05)
Mélissa Patriarche, Marina Guizien, Perle Vilette, Anna Guého, Hélène Bernadou
Alice Leloup, Emilie Cerruti, Natalia Butragueño, Marini Da Silva Vianna, Marina Kudryashova
Alexandre Gontcharouk, Austin Lui, Pierre Devaux, Diego Lima, Guillaume Debut (22/05)
Mélissa Patriarche, Marina Guizien, Perle Vilette, Anna Guého, Hélène Bernadou
Alice Leloup, Emilie Cerruti, Natalia Butragueño, Clara Spitz, Marina Kudryashova
Alexandre Gontcharouk, Austin Lui, Pierre Devaux, Ryota Hasegawa, Guillaume Debut (26/05)

Ballet de l'Opéra National de Bordeaux
Musique enregistrée

Mercredi 22 mai, 20h00 et dimanche 26 mai (15h00) 2019,  Grand Théâtre de Bordeaux


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