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critiques et comptes rendus
Ballet du Mariinsky

28 octobre 2016 : Giselle au Mariinsky (Saint-Pétersbourg)


Alexandre Serguéïev (Albrecht), Olesia Novikova (Giselle)



A Saint-Pétersbourg, le balletomane n'a, pour satisfaire ses envies - forcément insatiables -, que l'embarras du choix. Grâce au système, strict, de l'alternance qui sévit encore dans ses théâtres, il est ainsi possible, chaque soir ou presque (les salles font en général relâche le lundi), de voir un spectacle différent - au Mariinsky ou ailleurs. Un séjour de courte durée a du reste pour avantage d'épargner au spectateur de passage la routine que fait naître inévitablement, sur le long terme, un tel système, aux antipodes de la loi commerciale des séries que l'on connaît à peu près partout ailleurs, y compris maintenant au Bolchoï, à doses certes très raisonnables.

En cette fin d'octobre mélancolique, qui voit déjà pointer les premiers flocons de neige, il nous aura été permis d'assister, en seulement trois jours, à une représentation de Giselle, au généreux gala de clôture d'un Prix Vaganova ressuscité, à une matinée du Corsaire – tout cela rien qu'au Mariinsky –, et enfin, en bonus un peu inattendu, à la première de La Belle au bois dormant, dans une «nouvelle» version pour le ballet Yacobson signée Jean-Guillaume Bart, au Grand Théâtre Dramatique Tovstonogov. Le fameux dilemme des distributions – cette obsession balletomaniaque – n'a pas le temps de s'appliquer ici : on accepte de jouer le jeu, celui du hasard, lequel peut tantôt vous faire vivre une expérience de l'ordre du sublime, tantôt vous ramener à quelque chose de plus purement routinier.


Après le choc des Bayadère du Bolchoï (enfin, surtout celui provoqué par Olga Smirnova, associée à Semyon Chudin, qui vient d'un coup rendre bien creuses les hyperboles habituelles), il fallait bien, pour tenir sa réputation, que le Mariinsky, dont une partie des danseurs est actuellement en tournée en Chine avec Valery Gergiev, nous sorte à son tour le grand jeu. Avec une distribution haut de gamme – de celles qui font courir et vibrer les balletomanes, toujours exclusifs dans leurs attachements –, cette première soirée fut, de l'étoile au dernier maillon du corps de ballet, largement à la hauteur des espérances.

On avait dit, en avril dernier, à l'occasion du festival annuel, tout le bien que l'on pensait de la Giselle du Mariinsky. Cette Giselle – la Giselle de Petipa - a su en effet résister aux aléas du temps et conserver tout son charme romantique, entre pastorale chatoyante et nocturne mélancolique. Élégante à la manière pétersbourgeoise, patinée sans être vieillotte, délicieusement habillée de surcroît, elle n'a pas souffert des traficotages en tous genres qu'ont pu subir d'autres ballets à l'époque soviétique, et la pantomime traditionnelle y est, en partie au moins, sauvegardée dans l'acte I.

Giselle
Alexandra Iossifidi (Myrtha)

Qui, aujourd'hui au Mariinsky – et peut-être même ailleurs? –, pour surpasser Olessia Novikova dans ce rôle mythique, qu'elle a du reste abordé très tôt dans sa carrière? Avec son visage d'enfant, ses cheveux noirs de jais, son teint de porcelaine, ses grands yeux de biche et son sourire angélique, Olessia Novikova semble tout droit sortie d'une gravure romantique. Sa Giselle est simple, sincère, dépourvue de maniérismes, sans une once de préciosité. Tout en elle – paysanne emplie d'amour ou pâle fantôme blanc – respire l'évidence : elle est la Giselle classique par excellence. Son interprétation n'a pas le caractère spectaculaire, encore moins expressionniste, de celle que livre une Ossipova – autre Giselle essentielle de notre temps –, dont la virtuosité, fondée sur une énergie hors-norme, est en soi un acte dramatique. Elle en est même, à bien des égards, l'antithèse 
une antithèse pourtant également fascinante. Quand Ossipova, par son jeu naturaliste, joue à l'extrême du contraste entre la terre et le ciel, le monde réel et le monde surnaturel, Novikova donne à voir une héroïne toute de modestie et de fragilité, qui semble d'emblée appartenir à un ailleurs mystérieux. Elle survole avec naturel et sérénité, presque déjà en apesanteur, la diagonale de ballonnés de la variation de l'acte I, exécutée sans la moindre recherche d'effet. Point de démonstration d'école – de «style Vaganova» ou que sais-je encore –, simplement une danse d'une musicalité impeccable, délicatement raffinée, mise au service du drame. Dans l'acte II, elle incarne véritablement l'idéal d'une Giselle chrétienne – créature pure, éthérée, qui pourtant ne se départit jamais de son humanité. Il faut voir – pour en être bouleversé – ses regards emplis de compassion, ses gestes protecteurs envers Albrecht, dignes d'une Vierge florentine, à la toute fin du ballet! Sa présence, magnétique, est toutefois telle qu'elle en vient parfois à éclipser l'Albrecht d'Alexander Sergueiev. Si celui-ci se révèle irréprochable et comme danseur (ne pas être ici un maniaque ou un obsédé des entrechats-six : Albrecht exécute le plus souvent au Mariinsky une double diagonale de brisés, suivie d'un manège de sauts) et comme partenaire, il est presque trop léger, manquant d'un tout petit peu de poids dans l'échange, comme sidéré par sa Giselle, pour lui donner la réplique de manière pleinement satisfaisante. On se prend à regretter qu'elle n'ait pas face à elle, à défaut de Léonide Sarafanov (un rêve!), un interprète de la trempe d'Igor Kolb, reconverti désormais dans les rôles de caractère et interprète ici du rôle de Hans (Hilarion). Son personnage, très engagé dramatiquement, est d'ailleurs plus celui d'un homme d'autorité, éperdument amoureux de sa Giselle, qu'un vilain de conte ordinaire, aux manières rustres et brutales.

Dans l'acte I, le Pas de deux des Paysans (appelé au Mariinsky Pas de deux classique) était interprété par deux danseurs coutumiers de ce genre d'exercice : Alexeï Timofeïev (qui, semble-t-il, remplaçait Iaroslav Baibordin, initialement programmé), élégant et solaire, et Sofia Ivanova-Skoblikova, à la diction excellente et à la saltation légère, dont on espère seulement qu'elle sortira un jour des emplois de pure virtuosité pour cueillir enfin un rôle à la hauteur de son talent. La curiosité de la représentation tenait davantage à la présence, dans le rôle de Myrtha, d'Alexandra Iossifidi, artiste sinon rare, du moins le plus souvent cantonnée aux rôles de caractère (on l'avait vue notamment dans le rôle de l'Elue du Sacre de Nijinsky et dans celui de Zarema de La Fontaine de Bakhchissaraï). Si elle se montre là moins strictement virtuose que Ekaterina Ivannikova (vue en avril dernier et souvent distribuée dans le rôle actuellement) dans les menées de l'entrée et les sauts, elle impose une majesté naturelle – une élégance hautaine plus qu'une sécheresse autoritaire –, que tempèrent quelques inflexions mélancoliques. Le corps de ballet, enfin, tiré au cordeau, était à son meilleur, poétique, aérien autant qu'impitoyable, une œuvre d'art en soi, contribuant, au même titre que les solistes, à faire de cette représentation de Giselle une soirée mémorable. Il est, au passage, bien regrettable que le Mariinsky ne rende pas un hommage minimal à tous ses glorieux et fidèles soldats en mentionnant leurs noms sur les feuilles de distribution.




Bénédicte Jarrasse © 2016, Dansomanie



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Giselle
Alexandre Serguéïev (Albrecht)


Giselle
Musique : Adolphe Adam, Friedrich Burgmüller
Chorégraphie
: Marius Petipa d'après Jean Coralli et Jules Perrot
Argument : Jules-Henry Vernoy de Saint-Georges, Théophile Gautier, Jean Coralli
Décors : Igor Ivanov
 Costumes : 
Irina Press

Giselle  – Olessia Novikova
Albrecht – Alexandre Serguéïev
Berthe – Polina Rassadina
Bathilde – Elena Bazhenova
Hans (Hilarion) – Igor Kolb
Un Ecuyer – Andreï Yakovlev
Le Duc de Courlande – Vladimir Ponomarev
Myrtha, reine des Wilis Alexandra Iossifidi
Moyna Yana Selina
Zulma – Diana Smirnova
Pas de deux des Paysans – Sofia Ivanova-Skoblikova, Alexeï Timoféïev



Ballet du Mariinsky

Orchestre du Mariinsky, dir. Boris Grouzine

Vendredi 28 octobre 2016, Théâtre du Mariinsky (Scène historique)


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