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critiques et comptes rendus
Hamburger Ballett-Tage 2016

15 juillet 2016 : Duse (John Neumeier) à la Staatsoper de Hambourg


Alexandr Trusch et Alessandra Ferri dans Duse (chor. John Neumeier)


Le chiffre a tout de même de quoi impressionner. Depuis quarante-deux ans, chaque saison de ballet à Hambourg se termine invariablement par un festival chorégraphique – les Hamburger Ballett-Tage (autrement dit, les Journées de Ballet de Hambourg) – qui donne subrepticement à cette métropole du nord de l'Allemagne des airs discrets de Saint-Pétersbourg des temps modernes. Initié par John Neumeier en 1975, ce festival s'ouvre traditionnellement sur une création du maître – cette année Turangalîla, sur la partition d'Olivier Messiaen, déjà exploitée par Maurice Béjart - et propose chaque soir, deux semaines durant, un ballet différent, tiré du vaste répertoire de la compagnie. L'épique gala Nijinsky, prisé tant des balletomanes que des danseurs qui parviennent à s'y faire inviter, vient clore, en apothéose, cette période de travail et de créativité intenses. Si celui-ci reste un événement impressionnant par son ampleur et sa programmation généreuse – par son caractère réservé aussi –, le vrai privilège n'est-il pas toutefois de pouvoir s'immerger, tous les soirs précédents, dans le monde aux multiples facettes de John Neumeier – monde en soi, doté de sa logique et de son imaginaire propres, qui porte l'histoire du ballet, tout en tentant de lui donner des formes nouvelles? De ce voyage au long cours, nous n'aurons expérimenté que les trois dernières étapes, mais c'est tout de même assez pour pressentir ce que peut avoir de fascinant un tel répertoire, autour duquel fait corps une compagnie aux personnalités uniques.

Duse fait revivre le destin d'Eleonora Duse, légendaire actrice italienne, demeurée pourtant méconnue en France. Interprète de Shakespeare, de Dumas fils, de D'Annunzio ou d'Ibsen, elle eut, au tournant du XXe siècle, une influence notable sur Constantin Stanislavski, réformateur du théâtre et figure chère au cœur de Neumeier (ce n'est d'ailleurs pas un hasard si celui-ci a offert plusieurs de ses ballets au théâtre moscovite qui porte son nom). Rapportée à l’œuvre du chorégraphe, la Duse vient rejoindre la longue cohorte d'héroïnes, réelles et surtout fictives, qui ont toute sa carrière durant cristallisé sa fascination et sa créativité. Le ballet apparaît du reste comme une nouvelle mise en abîme de ses obsessions – le monde comme théâtre, le conflit entre l'amour sensuel et l'amour spirituel, la vie après la mort –, traversée d'allusions à des œuvres antérieures. La Dame aux camélias s'impose à cet égard comme référence prégnante, à peine voilée dans certains pas de deux (on reconnaît aisément le pas de deux de la chambre, celui de la partie de campagne, ou encore le black pas de deux), qui transparaît jusque dans la présence massive et insistante des fleurs, des miroirs et des récamiers. Duse nous en offre à ces instants comme une variation fin-de-siècle, entre vérisme et Art Nouveau. La citation n'est pourtant pas simple effet de style ou banal geste narcissique : Eleonora Duse fut en effet, à l'instar de son exacte contemporaine Sarah Bernhardt, l'interprète du rôle de Marguerite Gautier.

Duse
Alessandra Ferri et Karen Azatyan dans Duse (chor. John Neumeier)

La longue première partie – une heure trente au compteur – tente une approche narrative de la vie de l'actrice. Elle s'ouvre sur les images de Cenere, film muet dont l'héroïne se fait spectatrice, trace d'une incursion tardive et unique dans le monde du cinéma, et se clôt sur celles de ses obsèques, presque royales, célébrées simultanément à New York, à Milan et dans le petit cimetière italien d'Asolo. Le ballet, on s'en doute, est cependant moins un récit biographique et réaliste, qu'une suite d'épisodes fantasmatiques (le sous-titre en est d'ailleurs «Fantasmes chorégraphiques autour d'Eleonora Duse»), évoquant, sous forme de réminiscences, quelques-unes des rencontres ayant émaillé le parcours de l'actrice : le jeune soldat Luciano Nicastro, avec lequel elle noua une amitié, l'écrivain Gabriele D'Annunzio, dont elle fut la maîtresse, le librettiste Arrigo Boito, qui adapta pour elle Antoine et Cléopâtre de Shakespeare, la danseuse Isadora Duncan, dont elle fut l'amie, l'actrice Sarah Bernhardt, qu'elle admirait autant qu'elle en était la rivale. Foisonnant, complexe, interminable aussi, ce premier «acte» est principalement accompagné par la musique, théâtrale et sombre, de Benjamin Britten, notamment ses Variations sur un thème de Frank Bridge. La seconde partie, plus brève, est aux antipodes, au point qu'on pourrait croire à un second ballet : une épure qui nous plonge, sous une apparence d'abstraction géométrique, dans le paradis bleu et blanc – presque aveuglant – de Neumeier. Au drame humain succède la vision – apaisée? –, faussement esthétique, d'un au-delà, bercée par les volutes planantes de la musique d'Arvo Pärt. Au monde d'ici-bas, plein de bruit et de fureur, se substitue un simple quintette de figures – avatars des personnages «réels» de la première partie –, aux tenues minimalistes et monochromes : l'actrice, Duse, se retrouve entourée là des «hommes» de sa vie, transformés en instances allégoriques, chargées de dire le destin de l'artiste et de célébrer, in fine, son sacre. On retrouve là, pour un effectif réduit, le tropisme épique du chorégraphe, qu'on a pu notamment admirer dans un ballet comme la Troisième Symphonie de Mahler. D'une certaine façon, cet acte se suffit à lui-même – il dit tout et nous suffit.

Le ballet, créé en décembre dernier, a consacré le retour au premier plan d'Alessandra Ferri, sans conteste l'un des derniers monstres sacrés de la danse. Le mythe de la danseuse vient ainsi redoubler celui de l'actrice, dans lequel se projette le chorégraphe lui-même, arrivé au stade ultime de sa carrière. La chorégraphie a été taillée sur mesure pour la ballerine, pour mettre en valeur sa théâtralité intense, son sens du tragique, son physique aux lignes exquises, incroyablement juvénile, sa longue chevelure de jais, ses arabesques et ses bras souples, et ce pied – ce pied! - que, même sans tendance particulière au fétichisme, on ne se lassera pas d'admirer. Il n'y a pas là, on s'en doute, de grosse technique, de sauts ni d'enchaînements de pas complexes, beaucoup de portés en revanche, d'où émergent à l'occasion ces constructions chorégraphiques humaines, toujours superbement maîtrisées, dont est si friand Neumeier. On a entendu dire beaucoup de bien de la deuxième distribution avec Silvia Azzoni, il serait intéressant de savoir si la chorégraphie a été adaptée en fonction de ces deux interprètes, aux personnalités et aux moyens évidemment différents. L'héroïne éponyme occupe en tout cas toute la place, cantonnant ses comparses féminines – Héléne Bouchet (la Servante / Désirée von Wertheimstein), Anna Laudere (l'Amie / Isadora Duncan) et Silvia Azzoni (la Rivale / Sarah Bernhardt) – à des apparitions, certes puissantes à leur façon, mais bien fugaces. Les hommes de la Duse sont en revanche mis à l'honneur, révélés dans toutes leurs contradictions. Aux côtés de ce pilier indestructible de la compagnie qu'est Carsten Jung (le Mentor / Arrigo Boito) évolue ainsi la belle «relève» hambourgeoise, représentée notamment dans ce ballet par Alexandr Trusch (le Soldat / Luciano Nicastro), au jeu empreint de poésie et de tendresse juvénile, et Karen Azatyan (le Séducteur / Gabriele D'Annunzio), l'amant terrible, extraordinaire en séducteur volcanique et, pour tout dire, bien peu sympathique.




B. Jarrasse © 2016, Dansomanie

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Duse
Alessandra Ferri et Alexandr Trusch dans Duse (chor. John Neumeier)


Duse
Musique : Benjamin Britten, Arvo Pärt
Chorégraphie : John Neumeier
Décors, costumes et lumières :
John Neumeier

Eleorora Duse / Juliette –  Alessandra Ferri
Le Soldat / Luciano Nicastro / Roméo – Alexandr Trusch
Annunzio Cervi – Lennart Radtke
La Servante / Désirée von Wertheimstein – Hélène Bouchet
Un Jeune homme – Moritz Schulz
Gabriele d'Annunzio / Armand Duval / Le Séducteur – Karen Azatyan
La Rivale / Sarah Bernhardt – Silvia Azzoni
Le Mentor / Duval Père / Wangel / Arrigo Boito – Carsten Jung
Une Amie / Isadora Duncan – Anna Laudere
Un Spectateur / Fabrizio, l'aubergiste  – Marc Jubete



Hamburg Ballett
Konradin Seitzer, Violon solo
Ondřej Rudčenko, Piano solo
Philharmonisches Staatsorchester Hamburg, dir. Simon Hewett


Vendredi 15 juillet 2016,  Staatsoper Hamburg


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