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critiques et comptes rendus
The Royal Ballet (Londres)

19 novembre 2011 : Asphodel Meadows - Enigma Variations - Gloria par le Royal Ballet


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Edward Watson,  Leanne Benjamin et Nehemiah Kish dans Gloria (chor. Kenneth MacMillan)


Pour ce second «triple bill» d'automne, le Royal Ballet avait convoqué - une fois de plus - les grands anciens, Ashton et MacMillan, et invité à dîner à leurs côtés un petit jeune, Liam Scarlett, pour la reprise d'un ballet créé la saison dernière, Asphodel Meadows. Trois générations de chorégraphes pour une affiche plus anglo-anglaise que jamais, et qui, par-delà la diversité des oeuvres présentées, porte une couleur foncièrement mélancolique.  

A 24 ans, Liam Scarlett n'est plus tout à fait un débutant. S'il est, de fait, « presque anonyme » au sein du corps de ballet – il a le statut de «First Artist», l'équivalent de «coryphée» -, sa biographie nous explique que, élève à la Royal Ballet School, il avait déjà chorégraphié un premier ballet pour le spectacle de l'Ecole de danse – sur du Prokofiev s'il vous plaît. Le jeune danseur a ensuite fait ses armes en montant de petites pièces pour les artistes de la troupe, programmées sur les deux scènes secondaires de la ROH, le Linbury Theatre et le Clore Studio. Asphodel Meadows, créé en 2010 sur la scène principale, est en réalité sa première oeuvre majeure – un micro-événement à l'échelle d'une compagnie d'ordinaire peu versée dans la création - que s'est empressée d'encenser une critique anglaise pour une fois à peu près unanime dans le dithyrambe.

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Sarah Lamb et Johannes Stepanek dans Asphodel Meadows (chor. Liam Scalett)

Chorégraphié sur le concerto pour deux pianos de Francis Poulenc, Asphodel Meadows est une pièce pour trois couples de solistes et un corps de ballet réduit. Ballet abstrait sans doute, mais surtout ballet atmosphérique, empreint de réminiscences mythologiques, relues et revues dans un esprit contemporain. Dans la Grèce d'Homère, la «plaine des asphodèles» désigne une province du monde des morts, un lieu neutre, où, entre Tartare et Champs-Elysées, séjournent les âmes médiocres, les âmes de ceux qui n'ont simplement jamais eu ni le courage de la vertu ni la force du vice. Les décors de John McFarlane – des panneaux mobiles ouvrant sur l'infini, criblés de rayures et de tâches à l'encre de Chine - suggèrent une espèce d'éternité grisâtre et monotone, au fond plus mystérieuse que proprement triviale. Les costumes, dans les tons bruns, s'inscrivent dans cette même esthétique minimaliste et monochrome, qui se garde, à l'image du décor, de toute joliesse gratuite. Dans cet espace du trompe l'oeil, sans véritable fond, se développe une écriture chorégraphique d'un néo-classicisme revendiqué, qui séduit par sa netteté et son raffinement, mais qu'on voudrait parfois plus «vénéneuse» - à l'image des fleurs funèbres que le ballet porte comme emblème. Ainsi, c'est la musique étonnante de Poulenc qui semble le plus souvent créer la surprise, voire dominer la danse, presque toujours plus passionnante, avec ses silences et ses accents jazzy, que le ballet lui-même, dont les trois «actes» ne ne se distinguent peut-être pas suffisamment les uns des autres. On se demande bien ce qu'il donne avec les couples réputés plus «brillants» sur le papier de la première distribution (Nunez/Pennefather, Rojo/Gartside, Morera/Cervera) mais avec ceux de la deuxième, le résultat reste assez mitigé, d'autant que le corps de ballet n'est pas forcément des plus en place à l'occasion de la première. Sarah Lamb (associé à Johannes Stepanek) dans le premier mouvement, mais surtout Leanne Cope (aux côtés de José Martin) dans le deuxième volet, semblent s'intégrer parfaitement à ce paysage doux-amer, à cette ambiance entre deux eaux. En revanche, Steven McRae, pas très en phase avec sa partenaire Yuhui Choe, paraît quelque peu à côté du sujet par le brio extrême, jubilatoire même, qu'il imprime brutalement au dernier acte. 

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Leanne Cope et José Martin dans Asphodel Meadows (chor. Liam Scalett)

Après le monde des morts évoqué par Asphodel Meadows, Enigma Variations vient nous parler d'un monde disparu - et du temps perdu. C'est un tableau édouardien, un daguerréotype fin-de-siècle, une série d'instantanés d'une Angleterre oubliée, ressuscitée le temps d'un ballet, dans des décors très picturaux, tout droit sortis d'un musée imaginaire de la vie romantique. Enigma Variations, étrange objet chorégraphique, d'un anachronisme presque réjouissant (on peine tout de même à croire qu'il a été créé en 1968), met en scène dans le cadre le plus délicieusement champêtre qu'on puisse imaginer le compositeur Edward Elgar - auteur de la musique éponyme –, sa famille, ses voisins et amis... Ambiance tendre et nostalgique, un tantinet poussiéreuse, poésie de la banalité et du pas grand-chose, art du non-dit et de la suggestion... on se croirait parfois dans une pièce de Tchekhov - dans Winter Dreams? -, sauf qu'ici la campagne est bel et bien anglaise et l'humour – peut-être d'ailleurs pas assez présent - incontestablement britannique.

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Christina Arestis et Christopher Saunders dans Enigma Variations (chor. Frederick Ashton)

Histoire sinueuse, personnages nombreux, nécessité de sous-titres pour le néophyte, oui, certes, mais en vérité, on s'en fiche un peu, et de l'histoire et de l'identité des personnages, réels ou fictifs, qui défilent et qu'on finit d'ailleurs par confondre. A sa manière, Enigma Variations est lui aussi un ballet d'ambiance. Ce qui reste, ce sont les figures très typées - l'espèce de petite comédie humaine - qu'il dessine au fil de l'histoire. Si Christina Arestis en Lady Elgar fait quand même un peu regretter l'absence de Zenaida Yanowsky, pour qui le ballet d'Ashton a été en grande partie remonté, les personnages, notamment les hommes, sont souvent magnifiquement incarnés par les solistes de la troupe, pour qui l'expression «de caractère» semble vraiment prendre tout son sens. Christopher Saunders, imposant et d'une élégance sereine dans le rôle d'Elgar, James Wilkie (Richard Townshend), excellent excentrique sur son tricycle, David Pickering (Richard Arnold) et Claire Calvert (Isabel Fitton) en délicieux petit couple romantique, ou Bennet Gartside (Jaeger) révèlent en particulier tout le talent théâtral des artistes du Royal Ballet, sollicités ici au moins autant comme acteurs que comme danseurs. 

Plus qu'un écho musical à Asphodel Meadows, Gloria, illustré également par une partition de Francis Poulenc, est une oeuvre qui paraît venir directement répondre à Requiem, la pièce de MacMillan proposée dans le cadre de la précédente soirée mixte. Inspiré par l'autobiographie de Vera Brittain, Testament of Youth, mais aussi par les souvenirs familiaux du chorégraphe, Gloria est un lamento adressé aux morts de la Grande Guerre. Les académiques brun-orangé des danseurs-soldats, les casques étranges dont ils sont affublés, les tenues grisâtres des danseuses - dont on se demande si elles représentent des femmes de soldats éplorées ou si elles figurent les anges de la mort -, et puis la scène nue, évoquant la désolation d'un champ de bataille, viennent rappeler au spectateur, de manière crue, bien que stylisée, la thématique ayant motivé l'écriture du ballet. On est loin des taffetas, des velours, et du faste décoratif de Manon ou de Roméo et Juliette qui ont fait la réputation internationale de MacMillan! Esthétiquement, l'oeil, après avoir vu Requiem, n'est certainement pas dépaysé par Gloria : une mise en scène sobre et âpre, des lignes géométriques, de vastes ensembles «choraux», qui isolent les hommes des femmes, au sein desquels émergent trois figures symboliques, mi-humaines mi-angéliques (interprétées par Leanne Benjamin, Edward Watson et Nehemiah Kish).

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Edward Watson dans Gloria (Kenneth MacMillan)

Chorégraphiquement, Gloria, avec ses corps souffrants, agonisants, et son écriture tourmentée, se poserait toutefois plutôt en contrepoint de Requiem, qui suggérait une forme d'harmonie retrouvée par la sérénité de sa mise en scène et la fluidité de ses mouvements chorégraphiques. On sent en tout cas de manière aiguë, dans ces deux oeuvres-phare du répertoire du Royal Ballet (moins connues ailleurs), l'intime familiarité qui lie l'ensemble des danseurs de la compagnie aux oeuvres de MacMillan. Il faut dire aussi que Leanne Benjamin et Edward Watson, admirables et proprement stupéfiants dans leur interprétation «anti-héroïque», ont de quoi justifier à eux seuls toutes les hyperboles auxquelles cède plus facilement l'anglais que notre langue française. Pour moi en tout cas, de les voir évoluer ainsi au bord du paroxysme, entre grotesque et sublime, c'était quelque chose comme du «jamais vu».



B. Jarrasse © 2011, Dansomanie

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Asphodel Meadows
Musique : Francis Poulenc

Chorégraphie : Liam Scarlett
Scénographie : Joch MacFarlane
Lumières : Jennifer Tipton

Avec : Sarah Lamb, Leanne Cope, Yuhui Choe
Johannes Stepanek, José Martin, Setven McRae
Meaghan Grace Hinkis, Iohna Loots, Emma Maguire
Yasmine Naghdi, Romany Pajdak, Samantha Raine, Leticia Stock
Tristan Dyer, Kevin Emerton, James Hay
Ryoichi Hirano, Paul Kay, Kenta Kura, Dawid Trzensimiech


Enigma Variations
Musique : Edward Elgar

Chorégraphie : Frederick Ashton, remontée par Christopher Carr
Scénographie : Julia Trevelyan Oman
Lumières : John B. Read

Edward Elgar – Christopher Saunders
The Lady – Christina Arestis
Huw David Steuart-Powell – Jonathan Powels
Richard Baxter Townshend – James Wilkie
William Meath Baker – Thomas Whitehead
Richard P. Arnold – David Pickering
Isabel Fitton (Ysobel) – Christina Arestis
Arthur Troyte Griffith (Troyte) – Ricardo Cervera
Winifred Norbury – Francesca Filipi
A. J. Jaeger (Nimrod) – Bennet Gartside
Dora Penny (Dorabella) – Iohna Loots
George Robinson Sinclair – Alexander Campbell
Basil G. Nevinson – Alastair Marriott
Lady Mary Lygon – Laura McCulloch
Une Ecolière – Leanne Cope
Un couple de paysans – Romany Pajdak, Tristan Dyer
Un couple de marins – Christina Arestis
La Gouvernante –  Jacqueline Clark
Le Jardinier – Erico Montes
Le Portefaix – Kevin Emerton
Une Paysanne – Hayley Forskitt
Le Télégraphiste – Valentino Zucchetti

Gloria
Musique : Francis Poulenc

Chorégraphie : Kenneth MacMillan, remontée par Monica Mason et Christopher Saunders
Scénographie : Andy Klunder
Lumières : John B. Read

Avec : Edward Watson, Leanne Benjamin, Nehemiah Kish, Emma Maguire
Alexander Campbell, Liam Scarlett, Dawid Trzensimiech, Christina Arestis
Melissa Hamilton, Laura McCulloch, Sian Murphy


The Royal Ballet
Robert Clark - Kate Shipway, piano
Anna Devin, soprano
Choeur du Royal Opera House, Covent Garden, dir. Renato Balsadonna
Orchestre du Royal Opera House, Covent Garden, dir. Barry Wordsworth

Samedi 19 novembre 2011,  Royal Opera House, Londres


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