menu - sommaire



critiques et comptes rendus
Bayerisches Staatsballett (Munich)

21 novembre 2010 : Mein Ravel (J. Mannes / T. Kohler) par le Bayerisches Staatsballett


wohin er auch blickt
Daria Sukhorukova dans Wohin er auch blickt (chor. Jörg Mannes)


L’événement était de taille : à lire les déclarations des uns et des autres, on finit par ne plus comprendre qui a eu l’idée ; toujours est-il qu’il y avait des décennies que le directeur musical de l’Opéra de Munich n’avait pas dirigé une soirée de ballet. Que la rencontre entre Kent Nagano et le Ballet National de Bavière se soit faite autour de Ravel était presque naturel, tant les affinités du chef avec la musique française du XXe siècle sont évidentes, et le public munichois, où la séparation entre amateurs de danse et amateurs d’opéra est beaucoup plus forte qu’à Paris, n’a pas manqué de faire un triomphe au chef, à la fois pour sa simple présence et pour la grande sensibilité de ses interprétations, sensibilité musicale que les deux chorégraphes ne possèdent pas au même point.

daphnis et chloe
Tigran Mikayelyan, Mai Kono et Wlademir Faccioni dans Daphnis et Chloé (chor. Terence Kohler)

Avec cette soirée, le directeur Ivan Liška voulait d’abord confier une nouvelle création au jeune chorégraphe australien Terence Kohler, qu’il soutient depuis plusieurs années. Sa première création pour la maison, insérée dans une soirée sur les Ballets Russes, n’avait guère séduit, à la fois à cause de son manque cruel d’audace et de son propos embrouillé. Ici, la confusion est moindre, parce que l’abondant corps de ballet n’est qu’à peine présent et que l’intrigue est d’une simplicité biblique, mais le jeune chorégraphe n’est pas parvenu à dépasser une Antiquité de convention à la blancheur désuète. Pour créer un ballet classique ou néo-classique, l’imagination et l’invention visuelle ne sont pas moins précieuses que pour construire un ballet contemporain. C’est bien là le grand défaut du ballet de Terence Kohler : non seulement son ballet n’est que la plate illustration de la musique de Ravel et du scénario original, mais encore son vocabulaire chorégraphique semble issu de la boîte à outils standard du chorégraphe débutant. Presque rien, ici, qui ne soit lourdement prévisible, et ce qui l’est moins prête souvent à sourire, comme ce geste, inspiré sans doute de Michel-Ange, où le contact des doigts des deux très jeunes gens fait naître en eux l’électricité de l’amour.

daphnis et chloe
Tigran Mikayelyan et Wlademir Faccioni dans Daphnis et Chloé (chor. Terence Kohler)

Le fait d’avoir choisi deux jeunes danseurs pour les rôles principaux est certes aisément compréhensible, mais il se retourne contre le chorégraphe : n’ayant pas assez d’expérience pour donner à leurs rôles le poids d’une personnalité artistique confirmée, Karen Azatyan et Mai Kono se font également aspirer par le flot pâle de la convention. Seul Pan, en la personne de Wlademir Faccioni, parvient à animer cette longue pièce, avec un rôle bachique valorisant.


wohin er auch blickt
Tigran Mikayelyan dans Wohin er auch blickt (chor. Jörg Mannes)

En guise de prélude, Ivan Liška avait également recouru à un chorégraphe déjà connu du public munichois : Jörg Mannes, désormais directeur du ballet de Hanovre, avait signé en décembre 2007 une adaptation de La Tempête de Shakespeare, qui osait la grande aventure du ballet narratif tout en le réduisant à ses éléments constitutifs, avec une écriture chorégraphique vive et originale. On retrouve ces mêmes qualités, sans le support narratif, dans le ballet qu’il a réalisé autour du sombre Concerto pour la main gauche écrit par Ravel après la Première Guerre mondiale pour le pianiste Paul Wittgenstein, qui avait laissé son bras droit dans le conflit. Sans faire trop directement référence à cet aspect événementiel, la pièce dégage une émotion sourde et souvent douloureuse, comme dans la scène où Tigran Mikayelyan, comme toujours remarquable non pas pour son énergie, mais pour la maîtrise avec laquelle il sait utiliser cette énergie, est comme écrasé par l’un des grands panneaux lumineux qui construisent l’espace scénique.

wohin er auch blickt
Daria Sukhorukova dans Wohin er auch blickt (chor. Jörg Mannes)

À ses côtés, Daria Sukhorukova, venue du Mariinsky en 2007 et rapidement promue première soliste, parvient à un nouveau degré de maturité artistique, en particulier avec son solo à la fin de la pièce, mais aussi avec un duo intense où elle se montre la digne partenaire de Mikayelyan : on la pensait venue à Munich pour enchaîner les rôles classiques du grand répertoire, elle montre ici qu’il ne saurait être question de se passer d’elle dans le répertoire contemporain. Les trois autres premiers solistes, et notamment la française Séverine Ferrolier, partagent avec le couple central une commune aisance face aux exigences de la chorégraphie de
Jörg Mannes, qui réclament d’eux souvent de la vitesse, mais aussi constamment une fluidité expressive redoutable, mais c’est bien à ces deux danseurs, sans parler de leur chorégraphe, qu’on devra les quelques souvenirs forts qui resteront de cette soirée ô combien inégale.



Dominique Adrian © 2010, Dansomanie

Le contenu des articles publiés sur www.dansomanie.net et www.forum-dansomanie.net est la propriété exclusive de Dansomanie et de ses rédacteurs respectifs.Toute reproduction intégrale ou partielle non autrorisée par Dansomanie ou ne relevant pas des exceptions prévues par la loi (droit de citation notamment dans le cadre de revues de presse, copie à usage privé), par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. 



wohin er auch blickt
Wohin er auch blickt (chor. Jörg Mannes)


«Mein Ravel»

Wohin er auch blickt
Musique : Maurice Ravel (Une barque sur l’Océan, Concerto pour la main gauche,
Pavane pour une infante défunte
)

Chorégraphie : Jörg Mannes
Décors : Tina Kitzing
Costumes : Lenka Radecky
Lumières : Christian Kass

Avec :  Daria Sukhorukova, Séverine Ferrolier, Ekaterina Petina
Tigran Mikayelyan, Lukáš Slavický

Daphnis et Chloé
Musique : Maurice Ravel 

Chorégraphie : Terence Kohler
Décors, costumes et vidéos : Jordi Roig
Lumières : David Bofarull

Daphnis – Karen Azatyan
Chloé – Mai Kono
Briaxis – Tigran Mikayelyan
Lykanion – Roberta Fernandes
Pan  – Wlademir Faccioni
Trois Nymphes  – Emma Barrowman, Ekaterina Petina, Ivy Amista

Bayerisches Staatsballett
Momo Kodama, piano
Orchester der Bayerischen Staatsoper, dir. Kent Nagano

Dimanche 21 novembre 2010,  National Theater, Munich


http://www.forum-dansomanie.net
haut de page