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Le feuilleton de l'été : Marie Taglioni. 9. Suède-Stockholm

 
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haydn
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MessagePosté le: Ven Aoû 27, 2004 1:17 pm    Sujet du message: Le feuilleton de l'été : Marie Taglioni. 9. Suède-Stockholm Répondre en citant

Suède - Stockholm : histoires de famille


Ma bonne et chère mère, que j'ai eu le chagrin de perdre moi-même déjà d'un âge avancé était devenue mon amie, douce, indulgente et toujours dévouée. Elle me parlait souvent de la Suède. Elle était née à Stockholm, d'un père suédois et d'une mère polonaise. J'ai deux pastels qui représentent mes grands-parents. D'après ces portraits, ils ont été très beaux.

Mon grand père, Christoffe Christian Karsten, avait été chanteur du théâtre de la Cour et en même temps secrétaire du Roi Gustave III. Les mémoires du temps parlent de mon grand-père (ce qu'on dit de mon grand-père se trouve dans Gustave III et la Cour de France, par A. Geffroy) [Geffroy, Auguste (1820-1895) : Gustave III et la cour de France, suivi d'une étude critique sur Marie-Antoinette et Louis XVI apogryphes [sic],... par A. Geffroy, Paris, Didier, 1867]. Elevé à la campagne, né à Ystad en 1756, ses parents n'étaient pas riches. Lui, avait une très belle voix ; le pasteur du village lui avait enseigné un peu de musique. Tous les dimanches, il chantait à l'église les cantiques du jour.


Ystad, ville natale du père de Marie Taglioni. Plan général, 1793
Source : http://ddss.nu/


La reine mère de Gustave III vint à passer par cet endroit, et comme c'était jour de fête, elle s'était arrêtée pour assister au service divin et fut émerveillée du chant de ce jeune garçon. [Elle] demanda au pasteur de le lui présenter. Il pouvait avoir alors de 16 à 18 ans, il était grand, beau, et avait belle tournure. La Reine s'intéressa à lui et donna l'ordre de l'envoyer à Stockholm ; il entra au conservatoire de chant, où il fit honneur à sa protectrice.


La reine Lovisa Ulrika (24 07 1720 - 16 07 1782)
Source : http://www.mdstud.chalmers.se/


Engagé comme premier chanteur, il fit son premier début en 1778 dans l'opéra Adonis [John Blow, Venus and Adonis?]. Il eut un très grand succès, et ayant su profiter de l'éducation qui lui fut donnée, le Roi Gustave III le nomma un de ses secrétaires.


[color=orange]L'ancien opéra de Stockholm (aujourd'hui démoli)color]
Source : http://m1.300.telia.com/


Mon grand-père était très rechercé dans la haute société et avait lui-même toutes les allures d'un grand seigneur. Il fit connaissance d'une famille noble de Pologne, les Stepnoski. Mademoiselle Stepnoska était d'une beauté remarquable et femme de beaucoup d'esprit. Ils s'aimèrent et furent mariés, eurent trois fils et deux fils. Un de ses fils, Frederik Karsten, partit pour les Indes ou l'Amérique, je ne sais pas au juste. En partant, il dit : "Si je fais fortune, vous entendrez parler de moi, sinon, je ne reviendrai jamais". Hélas, on n'a jamais su ce qu'il était devenu. Gustave Karsten ne fut pas un très bon sujet, j'aurais l'occasion de parler de lui. L'aîné des trois fils, Christoffe Kristian Karsten, prit la carrière du commerce. Il était venu en Angleterre pour y apprendre l'anglais, qu'il parlait parfaitement, et avait une très bonne position chez un des grands commerçants de la Cité. Un jour qu'il avait fait une longue course, ayant eu très chaud, il mangea une grande quantité de fraises. Ce fruid, trop froid pour son estomac, lui causa une longue et grave maladie dont il restait contrefait. Manquant de la force nécessaire pour continuer les fatigues de la maison dans laquelle il était employé, il retourna dans son pays, où il continua sa carrière de négociant. Ilépousa une bonne et excellente personne, mais hélas contre la volonté de son père. Il est vrai qu'elle n'était pas de haute naissance, mais elle était honnête, simple, économe et a rendu mon oncle très heureux. Il éprouva un si profond chagrin à la mort de cette chère épouse, qu'un mois après l'avoir perdue, il la suivait dans la tombe. Ma mère, Sophie Hedwige Karsten, était mignonne, jolie, avait un pied de Cendrillon ; c'était la bonté en personne, beaucoup d'esprit, d'à-propos. Elle était excellente musicienne, possédait un talent remarquable sur la harpe, instrument fort à la mode en ce temps-là. Sa soeur Elise, de quelques années plus jeune, avait été paraît-il une très-jolie enfant, mais la petite vérole, sans pitié pour sa beauté, l'avait défigurée tout-à-fait. Elise fut des années chétive, volontaire, méchante et fort gâtée par sa mère. Comme elle avait une toux continuelle, on l'entourait de beaucoup de soins, surtout l'hiver, si rigoureux dans ces climats. Un jour de décembre ou de janvier, elle avait disparu. On la cherchait de tous côtés. Enfin, on l'a trouvée en haut de la maison, dans une chambre de bonne, où l'on ne faisait jamais de feu. Elle était là, à moitié nue, se lavant le dos et la poitrine avec de la neighe, dont elle avait remplie une grande cuvette. Ma grand-mère, au désespoir, la fit envelopper dans des fourrures et transporter dans son lit. Le médecin fut appelé sur le champ. Lorsqu'on lui eût raconté ce qui était arrivé, il demanda qui avait dit à la jeune fille de se laver avec de la neige. "Mais personne! - Hé bien alors laissez-la faire, c'est son propre instinct qui la guide. Et effectivement, peu de temps après la continuation de ce remède violent, la toux disparut, les forces revinrent. Lorsque je l'ai connue, elle était très forte, et je pense qu'elle aurait vécu vieille, si elle n'avait succombé du choléra.

J'ai connu ma tante à Saint-Pétersbourg. Elle avait épousé un Russe, le général Karhonoff. Il était veuf et avait un fils et une fille de son premier mariage. De ma tante, il a eu trois fils, Nicolas, Jean et Michel, et une fille, Elise. Mes cousins ont touts de très bonnes et belles positions en Russie. Ma cousine s'était assez bien mariée, elle est morte jeune.

Ma mère me parlait souvent de son père, d'un caractère très violent. "Lorsque nous l'entendions rentrer, me disait-elle (son habitude était de siffler en montant les escaliers), nous nous sauvions de chez notre mère, pour nous réfugier dans nos chambres situées à l'autre bout de la maison". Un jour ma mère étudiait sa harpe, mon grand-père s'approcha d'elle pour écouter. La peur la prit, et elle se mit à trembler ; par conséquent, les fausses notes se succédèrent et la mesure n'y était plus. Son père, qui était un grand musicien, perdit patience. Dans sa colère, il prit sa fille et la lança à travers la chambre. Elle alla tomber à l'autre bout, se trouvant assise parterre entre les chaises. "Ce fut un miracle, me disait-elle, que je ne fus pas brisée en morceaux".

En Suède, il est d'usage le samedi de laver les maisons du haut en bas. Mon grand-père avait ce remue-ménage en horreur. Aussi ne restait-il jamais chez lui ce jour-là. Le malheur voulut qu'un samedi, le dîner auquel il assistait d'habitude n'eut pas lieu. Ne sachant où aller, il fut obligé de rentrer. En ouvrant la porte, il trouva la servante, lui tournant le dos, à genoux devant un baquet, lavant le parquet à grande eau. Il donna un énorme coup de pied à cette malheureuse fille, qui fut lancée pardessus le baquet et retomba dedans.

Un jour le domestique entre pour lui annoncer qu'un homme de la Cour est là et désire lui parler. Le maître, fort occupé à ce qu'il paraît, lui ordonne de le laisser. Le domestique insiste, mon grand-père, furieux, le prend par les épaules pour le mettre dehors, mais le pauvre garçon avait à coeur de faire sa commission. Alors, son maître se saisit d'une espèce de pincette en forme de trident, dont on se sert pour remuer le feu dans les poëles. Le malheureux, voyant cette arme, et sachant que son maître ne plaisantait pas, se hâta de gagner la porte, mais pas assez vite pour éviter le trident, qui lui fut appliqué en plein dos, y laissant sa marque. La livrée étant d'un gris assez clair, le domestique se garda bien d'effacer les traces. Il les portait fièrement et disait : "J'ai sur le dos les remords de mon maître".

Ma grand-mère fut prise d'un violent mal de gorge appelé esquinancie ou angine. Ce mal devint si grave qu'on craignait pour ses jours. Son mari ne la quittait pas, lorsqu'il reçut l'ordre du Roi de chanter le soir, pour un prince étranger de passage à Stockholm. Mon grand-père fit supplier Sa Majesté de l'en dispenser. Le Roi, apprenant le motif du refus, envoya tout de suite son médecin, et fit dire à mon grand-père qu'il lui était impossible de se priver de son talent pour cette soirée, et que pendant son absence il enverrait à Madame Karsten son lecteur pour la distraire. Il fallut bien se soumettre. Plusieurs domestiques de la Cour furent mis à la disposition de l'artiste, pour avoir de demi-heure en demi-heure des nouvelles de sa femme. Le lecteur du Roi se rendit auprès de la malade, et avait choisi un morceau fort gai pour lui en faire la lecture. Dans un moment où elle fit un effort pour rire, l'esquinancie creva, et ma grand-mère fut sauvée. Le valet de chambre courut au théâtre pour annoncer cette heureuse nouvelle à son maître, qui, sortant de scène et voyant son valet [demanda] : "Quelle nouvelle"? Celui-ci, tout essoufflé, lui crie : "Tout est fini". Mon grand-père croit que sa femme est morte, saute à la gorge de ce pauvre diable, et sans le secours de ceux qui l'entourent, il l'eût infailliblement étranglé.

Après le spectacle, le Roi fit venir mon grand-père et lui dit : "Vous voyez que j'ai bien fait de vous obliger à chanter ce soir. C'est à cette volonté que vous devez la vie de votre femme. Portez-lui toutes mes sympathies et dites-lui que son mari s'est surpassé. Vous avez été admirable".


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haydn
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MessagePosté le: Sam Aoû 28, 2004 10:21 am    Sujet du message: Répondre en citant

Suède - Stockholm : histoires de famille (2ème partie)


Mon grand-père n'était pas seulement un grand chanteur, mais aussi un très grand tragédien. Par exemple, il ne faisait pas bon lui adresser la parole une fois qu'il était dans son rôle ;il ne pouvait supporter d'en être distrait. Un soir qu'il chantait dans l'Opéra de Roland furieux [Orlando furioso, de Vivaldi, créé à Venise en 1727?], dans la scène de la forêt, où il arrive furieux, abattant les arbres qui se trouve sur son passage, une des branches ne céda pas tout de suite, il redonna un second coup. Le malheureux qui la tenait ne l'ayant pas lâchée assez vite, reçut une énorme blessure. Un peu plus, il perdait le poignet.


Roland déracinant un arbre, par Gustave Doré
Source : http://www.univ-montp3.fr/


Un autre soir, dans l'Opéra de Gustave Vasa, il y avait une scène de combat. Elle se passait sur un pont dans le fond du théâtre. Mon grand-père s'y faisait remplacer car ce rôle le fatiguait beaucoup. Curieux de voir comment son sosie s'en acquitterait, il jeta un soir un manteau pardessus son costume et alla se placer dans le fond de la loge de l'Intendant. Au moment où Gustave Vasa arrive sur le pont pour combattre, que voit-il? Un homme qui donnait quelques coups à l'eau de rose. Furieux à l'idée que le publique pense que c'est lui qui se bat ainsi, il se précipite hors de la loge, se débarasse du manteau, court au pont à la stupeur de toute la salle, jette en arrière le faux Gustave Vasa et se mait à combattre son adversaire. Ce dernier était un soldat qui chaque soir faisait semblant de se battre. Se sentant tout-à-coup attaqué pour de bon, il se met sur la défensive, ce qui ne l'a pas empêché de perdre un morceau de son oreille.


Décor de Louis-Jean Desprez pour la création de Gustaf Wasa à Stockholm en 1786
Source : http://213.92.11.84/news/prod/bolletti/


[Gustaf Wasa, opéra de Johann Gottlieb Naumann (17 04 1741 - 23 10 1801), créé le 19 janvier 1786 à l'Opéra Royal de Stockhlom.]



Naumann entrai de diriger une de ses oeuvres
Source : http://www.musica-sacra-online.de/


Pour en savoir plus sur Johann Gottlieb Naumann, cliquez ICI (en Allemand uniquement)


"Mon frère Frederik, disait ma mère, avait reçu un petit violon, et un jour que nos parents dînaient en ville, nous étions sortis par une des portes de derrière la maison. Nous nous tenions sur le seuil, lui jouant et moi chantant, ayant les mains enveloppées dans mon tablier, car il faisait assez froid. Un vieux monsieur vint à passer ; nous prenant pour des pauvres, il jetta dans mon tablier une petite pièce de monnaie. Nous ne nous attendions pas à un succès pareil, aussi nous nous mettions à jouer et à crier plus fort à mesure que l'argent arrivait. Nous courrions nous acheter de la réglisse que nous croquions à belles dents. Tout-à-coup, nous sommes surpris par ma nourrice, qui, furieuse, nous fait rentrer et nous assure qu'elle va tout dire à nos parents. Nous la supplions de n'en rien faire, mais c'est en vain. Son amour-propre avait été attaqué au plus haut point, ses nourrissons demandant l'aumône! Nos parents rentrent, nous sommes amenés devant eux, tout leur est raconté, mon père me prenant sur ses genoux, lève ma jupe et commence à me fouetter. J'étais réellement malade de peur, et aussi de la réglisse que j'avais mangée. Je ne pus plus en retenir les effets... et la correction, forcément, fut terminée. J'étais très malheureuse de l'accident, mais aussi très heureuse de ne plus sentir la main impitoyable de mon père. On me plongea das un bain, et il n'en fut plus question".

Eh bien, me disait ma mère, cet homme qui nous faisait tous trrember, que la moindre chose portait aux plus grandes violences, lorsque tu vins au monde, il changea pour toi. Aussitôt qu'il t'entendait crier, il arrivait, te prenait dans ses bras, se promenait par les chambres en te berçant doucement et prétendait qu'on ne savait pas s'y prendre, qu'on te brusquait trop.

Ma grand-mère ne manquait jamais d'assister aux représentations dans lesquelles son mari chantait. Elle quittait toujours sa loge un peu avant la fin du spectacle pour se rendre sur scène, et passait alors par le passage du Roi (nommé ainsi, étant exclusivement réservé à la cour). Si ellen'avait pas précédé la sortie du Roi, elle eut été obligée de faire le tour du théâtre par les rues pour entrer par la porte des artistes. Un soir qu'elle venait de s'engager dans le passage du Roi, elle fut tout-à-coup entourée par plusieurs jeunes gens. Comme elle était fort belle, les propos galants lui furent prodigués. Fort étonnée de trouver là cette réunion de jeunes seigneurs, elle leur dit : "Messieurs, je suis surprise, ne vous voyant pas en tenue de service, de vous rencotrer ici, vous savez que ce passage n'est pas public, vous surtout, Monsieur Ankarström". A ce moment plusieurs valets de la Cour, entendant du bruit, arrivaient au devant de ma grand-mère. Les jeunes gens s'esquivèrent aussitôt, et Ankarström dit : "C'est une affaire manquée pour ce soir". Ma grand-mère parlait souvent de cet incident et se rappelait les paroles d'Ankarström. Elle était sûre que leur intention était d'assassiner le ROi ce jour-là ; son arrivée n'avait fait que retarder de quelques jours cette affreuse catastrophe, qui eut lieu au bal masqué du 15 [recte : 16] mars 1792. Le lendemain de ce triste jour, mon grand-père fut admis auprès de Gustave III, qui lui tendit la main et lui dit : "Karsten, je ne t'entendrai plus chanter".


Assasinat du Roi Gustav III par le capitaine Ankarström le 16 mars 1792
Source : http://w1.404.telia.com/~u40417779/Ettan/



Ankarström est conduit à l'échafaud
Source : http://w1.404.telia.com/~u40417779/Ettan/



Gustav III
Source : http://sv.wikipedia.org/




Recéption à la Cour de Suède en 1779
Source : http://w1.404.telia.com/~u40417779/Ettan/


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haydn
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MessagePosté le: Mar Aoû 31, 2004 2:09 pm    Sujet du message: Répondre en citant

Suède - Stockholm : histoires de famille (3ème partie)


Mon grand-père, pendant sa carrière théâtrale, était fort désireux d'aller à l'étranger entendre par lui-même les grands talents du chant, en France, en Italie et en Allemagne, et ce fut avec des peines infinies qu'il put obtenir de l'Intendant des théâtres un congé. A peine venait-il de partir que le Roi donnait l'ordre de représenter un des grands opéras, que Karsten seul pouvait chanter. L'Intendant se rendit auprès de Sa Majesté pour lui annoncer qu'il avait accordé un congé. Le Roi, à cette nouvelle, entra en fureur et dit : "Mais vous ne comprennez donc pas que si Karsten se fait entendre à l'étranger, il ne reviendra plus"? Ordre fut alors donner d'envoyer un courrier qui put le rejoindre (car à cette époque on ne pouvait pas voyager avec la promptitude d'aujourd'hui [1872]). TOut chagrin, mon grand-père dut revenir. Il ne put faire ce voyage que beaucoup plus tard, après la mort de Gustave III.

Comme je l'ai déjà dit, à part sa belle voix, il était grand tragédien. Il paraît que dans l'Opéra Ugolin [[i]Ugolino, de Karl Ditters von Dittersdorf, créé à Oels le 11 06 1796][/i] il était effrayant de vérité, surtout dans la dernière scène où, entouré de ses enfants morts, il mourait de faim. Ma mère me contait qu'un soir où elle assistait à une des représentations de cet opéra, se trouvait dans une loge voisine de la leur une jeune fille qui sanglotait, persuadée que c'était réellement Ugolin, et qu'il mourait de faim. Ma mère, âgée à peine de dix ans, lui dit : "Ne pleurez pas, c'est mon papa qui joue là, et lorsque l'opéra sera fini, il rentrera à la maison, où il aura un bon souper".

J'ai un tableau à la sépia, fait par ma mère ; il représente son père dans la dernière scène d'Ugolin.


Karl Ditters von Dittersdorf (02 11 1739 - 24 10 1799)
Source : http://www.haydn.dk/


Pour en savoir plus sur Dittersdorf, cliquez ICI (en anglais)


Ugolino agonisant entouré de ses enfants, par Gustave Doré
Source : http://www.capurromrc.it/



A cette époque, et maintenant encore, on chantait à la fin des dîners ou soupers. Mon grand-père était souvent invité à ces fêtes, et naturellement, on le priait de chanter. Cependant, il finit par trouver cela devenait abusif. Que fit-il? Un jour on venait encore le prier de chanter. "Avec plaisir, dit-il, mais à une petite condition, c'est que chaque fois que je chanterai dans ces réunions privées, on fera une quête pour les pauvres, je commence à partir d'aujourd'hui". Il prit son assiette, et après y avoir déposé une pièce de monnaie, la fit circuler autour de la table. Le moyen était bon, on ne lui demanda plus aussi souvent de chanter.

Mon grand-père avait de magnifiques cheveux qui touchaient terre [ Exclamation ]. Chaque jour le coiffeur venait les relever en catogan, et chaque fois c'étaient des scènes, car souvent on lui faisait un peu mal. Sa femme le priait sans cesse de les faire couper, d'autant plus que la mode était passée. Mais il y tenait et en était très fier. Un matin, comme il était à sa toilette, arrivé le comte Moreno, ambassadeur d'Espagne et grand ami de la maison. Il s'empara d'une paire de ciseaux et sans pitié coupa les cheveux. Mon grand-père fit un bond et allait se précipiter sur le malheureux coiffeur, qui certainement eût passé un mauvais moment, mais il dut se calmer en voyant l'ambassadeur tenant d'une main les cheveux et de l'autre les ciseaux.

Ma mère, enfant encore, avait déjà un beau talent sur la harpe. Elle dut jouer à un concert de bienfaisance auquel assistait une des princesses royales, qui la fit demander pour lui faire son compliment. Sa mère, l'accompagnant, lui dit : "Tu te prosterneras devant son Altesse Royale pour lui baiser le bas de sa robe". Il paraît que cela ne convenait pas trop à la jeune enfant, ou peut-être n'avait-elle pas compris la recommandation. Mais, lorsqu'elle fut près de la princesse, qui se tenait debout enveloppée d'un grand fichu à la Marie-Antoinette et dans lequel elle avait mis ses mains, la petite, sans cérémonie, tira une hors du châle et la lui baisa. La maman ne manqua pas d'excuser cette maladresse. La Princesse se mit à rire et dit : "Laissez-la faire". Puis elle demanda à l'enfant : "Aviez-vous peur? - Oh, oui, je craignais qu'on ne vit pas bien ma belle robe de soie"! C'était sa première, on ne la gâtait pas sous le rapport de la toilette, car déjà jeune fille de 17 à 18 ans, elle ne recevait que fort peu d'argent pour les petits détails de toilette, et ne portait au bal que des robes de mousseline blanche. Les rubans seuls changeaient de couleur, et comme elle aimait à avoir les souliers de même nuance, ses moyens ne lui permettant pas d'en acheter chaque fois, elle recouvrait ses souliers avec une étoffe de la même couleur, chose facile car son pied était une véritable miniature. Elle dansait admirablement, avec grâce et légèreté, aussi avait-elle beaucoup de succès dans les bals où la conduisait ma mère.

la Suidish dance [i.e. swedish dance] que j'ai enseignée en Angleterre et qui a eu un si grand succès parmi la jeune société, était une danse suédoise et c'était ma mère qui me l'avait apprise.

Ma mère fut demandée en mariage par un veuf d'un certain âge, fort riche. Il avait plusieurs filles qui jalousaient ses succès et lui étaient hostiles [et] de plus un fils qui lui aussi faisait sa cour. Elle avait une trop grande peur de tout ce monde pour épouser le père malgré sa fortune. Elle fut encore demandée par un jeune homme qui fit la gageure de boire je ne sais combien de tasses de café noir. A la suite de ce pari, il lui resta un tremblement nerveux à la tête. Lorsqu'il fit à la jeune Karsten la demande de sa main, elle eut la cruauté de lui dire : "Comment voulez-vous que je puisse jamais croire que vous m'aimiez, car si votre coeur dit oui, votre tête dit continuellement non".

Un des seigneurs de la Cour fut chargé de se rendre à Paris, pour y engager divers artistes. Il vint chez ma grand-mère pour demander si elle avait quelques commissions à lui donner. Puis, se tournant vers ma mère : "Et vous, mademoiselle que dois-je vous rapporter? Mais rien Monsieur, je vous remercie. - Eh bien Mademoiselle, ej vous ramènerai un mari". Il ne croyait pas dire si vrai, c'est lui qui fit l'engagement de mon père, et lorsqu'il revint à Stockholm, ma mère était déjà mariée. En venant la voir il lui fit le reproche de n'avoir pas au moins attendu son retour.


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MessagePosté le: Mer Sep 01, 2004 1:47 pm    Sujet du message: Répondre en citant

Suède - Stockholm : histoires de famille (4ème partie)


Ma mère contait les mille tours qu'elle et ses frères jouaient à leur gouverneur. Il avait l'habitude, lorsqu'il expliquait ses leçons, de tenir les yeux fermés. Ils imaginèrent un jour, comme ils étaient assis autour de la table à l'écouter, de prendre des pains à cacheter et de les coller sur leurs yeux. Le gouverneur ne les entendait pas bouger, et émerveillé de leur attention, ouvre les yeux et voit ceux des enfants fermés par des pains à cacheter de toutes les couleurs.

La première fois que la jeune Sophie Karsten fut admise au salon, elle fut chargée de servir le thé. Dans les pays du Nord, ce service est regardé comme très important, aussi est-il toujours fait par la maîtresse de maison ou par la fille aînée. Ma mère s'en acquitta fort bien et fut complimentée. Une fois tout le monde servi, elle se prépara une tasse de thé pour elle, s'assit devant la table et se mit à tourner avec une certaine satisfaction la cuiller dans la tasse pour en faire fondre le sucre, lorsqu'elle sentit une main s'appuyer sur son épaule. C'était sa mère : "Pour qui préparez-vous ce thé dans lequel vous n'avez pas ménagé le sucre, dit-elle. - Mais pour moi, Maman. Je voudrais savoir quel goût à le thé lorsqu'il est sucré". Leçon qu'elle donnait à sa mère, fort parcimonieuse en distribuant le sucre à ses enfants. C'est un grand tort qu'ont les parents de priver les enfants de certaines petites gourmandises : on les rend quelque fois voleurs, et toujours gourmands.

Le professeur [=gouverneur] dont j'ai parlé plus haut avait la passion de la pêche. A la campagne, à Drottningholm, [il] allait presque tous les soirs jeter ses filets, et le matin, [il] avait toujours bonne chance. Ces heures de pêche étaient une grande joie pour les enfants. Un jour que ma grand-mère attendait [une] nombreuse compagnie pour le dîner, elle dit la veille au gouverneur : "VOus savez qu'il nous faut une belle pêche pour demain. - Soyez tranquille, Madame, je vais m'en occuper". Et [il] alla jeter ses filets. Sur cette entrefaite [sic] arriva un marchand de poissons. Il en avait un magnifique ; ma grand-mère dit à la cuisinière : "Je crois qu'il serait prudent de l'acheter car enfin, la pêche de notre bon professeur est incertaine, et en tout cas il ne prendra jamais un aussi beau poisson". Il lui vint à l'idée d'aller le mettre dans un des filets. Elle partit avec la femme de charge et les enfants, qui promirent de garder le secret. Le poisson fut donc mis dans un des filets, mais comme il était mort, il surnageait. Que faire? La femme de charge prit son trousseau de clefs, les entoura d'un linge et les fit entrer dans le poisson, qui dispaut aussitôt. Ma grand-mère prévint le gouverneur qu'elle voulait assister à la pêche du lendemain, curieuse d'en connaître le résultat. Ils partirent tous de grand matin ; au 1er filet, rien, au 2ème, rien, au 3ème, deux malheureux petits poissons. Le pauvre homme était au désespoir ; il en suait à grosses gouttes, mais au 4ème, il sentit une forte résistance, pussa un cri de joie et dit : "Je suis sûr d'avoir quelque chose d'important", et jeta bas son habit. Il se penchait tellement en avant que les enfants se cramponnaient après lui. Enfin, après bien des peines, il amena ce magifique poisson. La femme de charge se précipita dessus, et le faisait remuer. "Prenez garde, mon Dieu, prenez garde de le laisser échapper", criait le gouverneur. Elle donna un grand coup sur la tête de la bête, et pendant qu'il arrangeait ses filets, elle retira le paquet de clefs. Alors, le gouverneur attacha le poisson à un grand bâton et le porta triomphalement jusqu'à la maison.. Les enfants criaient et sautaient autour, les passants s'arrêtaient en admiration, et le brave homme en était bien fier. Ma grand-mère conta cette petite histoire à tous ses invités, et à l'apparition de ce poisson magnifique, il y eut un cri général pour demander à la maîtresse de maison où elle avait acheté ce monstre. "C'est la pêche de Monsieur", dit-elle en montrant le gouverneur. Il se leva modestement pour remercier les convives, qui le comblaient de félicitations. Ma mère m'a raconté qu'on n'eut jamais le courage de révéler la supercherie. Le cher homme était si heureux et si fier de cette pêche, qu'il eut certainement fait une maladie s'il avait su la vérité.


Deux vues de Drottnigholm et de son château, résidence d'été des rois de Suède :


Source : http://www.museumsnett.no/


Source : http://www.drottningholmswardshus.se/

Pour en savoir plus sur le château de Drottningholm et son théâtre, cliquez ICI


Le comte de Fersen tient une grande place dans l'histoire ; c'est lui qui, déguisé en cocher, conduisait la voiture dns laquelle était le Roi Louis XVI avec sa famille. On sait quelle fut la fin de cette périlleuse entreprise et comment le Comte de Fersen put se sauver pendant qu'on arrêtait le malheureux Roi.



Le comte Axel de Fersen (Stockholm, 04 09 1755 - 20 06 1810).
Source : http://www.madamedepompadour.com/



L'arrestation de Louis XVI à Varennes le 22 juin 1791.
Source : http://www.digischool.nl



Le Comte de Fersen et sa soeur (percluse depuis nombre d'années) étaient très liés avec mes grands-parents. Le Comte de Fersen parlait souvent de tous ces événements. "Et vraiment, disait-il, la tireuse de carte qui avait prédit à Gustave III sa triste fin, m'avait aussi prédit que je serais tué dans une émeute. Cette brave femme était bien près de la vérité, car je ne comprends pas encore que, exposé comme je l'étais lors de l'arrestation de la famille Royale, j'ai pu m'échapper". Hélas, la prédiction de la tireuse de carte devait cependant se réaliser [Axel de Fersen fut lapidé par la foule lors d'une émeute, le 20 juin 1810 à Stockholm].

Il est bien curieux que cette felle ait dit au Roi : "En sortant d'ici, lorsque vous passerez sur le pont, méfiez-vous de celui qui viendra au devant de vous, portant un gilet rouge". En arrivant sur le pont, Ankarström, en gilet rouge, aborda le Roi qui se mit à rire et dit : "De tout autre peut-être, mais de celui-ci je suis sûr". Le Roi avait été son bienfaiteur, Ankarström lui devait tout.

Je ne sais plus quel jeune price héritier, au moment où il passait une revue, tomba de cheval et mourut sur le coup. Le bruit couru qu'il avait été empoisonné et l'on accusait le Comte de Fersen. Cette rumeur se répandit vite parmi le peuple, qui aimait beaucoup le jeune prince. Le jour de son enterrement, le Comte suivait le cortège. Sa soeur, quoique percluse, suivait également en chaise à porteur, lorsque tout-à-coup s'élevèrent de toutes parts les cris : "A mort l'empoisonneur, le meurtrier". Il y eut une mêlée générale, le peuple furieux se précipita au milieu du cortège, arracha le malheureux Comte de son cheval, et sans merci, il fut lapidé. Sa soeur aussi avait disparu. On la croyait tuée lorsqu'on la retrouva blottie à un 4ème étage d'une pauvre maison de la cité. Il paraît que la grande frayeur lui avait redonné des jambes.


La comtesse Sophie Piper de Fersen (1757-1816), soeur cadette d'Axel.
Source : http://www.madamedepompadour.com/



Les Suédois, comme du reste presque tous les peuples du Nord, sont assez superstitieux. Ainsi, ma mère me disait, et elle le croyait, qu'il y avait certains jours de l'année où les familles privilégiées - la nôtre à ce qu'il paraît était du nombre -, entendaient dans la nuie un grand remue-ménage dans les cuisines et les appartements. Ce bruit venait des esprits familiers, nommés fomte gubbe [aussi dénommés Landvaettir, "pères de la Terre", hérités des anciennes croyances Vikings qui se sont perpétuées après la christianisation de la Scandinavie]. Ce sont des esprits bienfaisants qui viennent dans les maisons, parcourent les campagnes, visitent les fermes et les moulins, travaillent partout, touchent à tout et font tout en dansant. Ils ont aussi leurs petites malices. Ainsi, vous cherchez un objet que vous aviez à l'instant sous les yeux, soyez sûr que c'est un Fomte Gubbe qui vous le cache pour un moment. Un soir, on entendit mon grand-père qui était furieux. On courut à son cabinet pour savoir ce qui lui était arrivé : "Mais voyez donc, j'avais à l'instant mes lunettes, impossible de les retrouver". Tous partirent d'un éclat de rire : "Mais mon père, vous les avez remontées sur le front. - Ah, petit Fomte Gubbe, dit-il en riant, c'est toi qui m'a joué ce tour. Mais comme tu es un esprit bienfaisant, il faut te pardonner quelques petites malices". J'avoue que, bercée avec ces idées, il m'arrive aussi de dire : "Ah, petit Fomte Gubbe, tu es là".

On conte aussi un fait remarquable arrivé à un certain Margrave en visite chez les siens à la campagne. Le jour fixé pour son départ, toute la famille était réunie à déjeûner. Les Seigneurs se tenaient debout autour de la table lorsque l'un d'eux, devenant d'une pâleur effrayante et serrant le bras de celui placé près de lui, dit : "Grand Dieu, regardez donc derrière le fauteuil du Margrave. - Hé bien, dit l'autre, que voyez-vous? Moi je ne vois rien. - Comment, vous n'appercevez pas l'ombre du Margrave lui-même, qui vient d'entrer et qui disparaît derrière lui? Un grand malheur va arriver". Effectivement, une demi-heure après son départ, un courrier arrivait bride abattue annoncer que la voiture avait versé et que le Margrave avait été tué en se brisant la nuque. La Margrave n'avait que de légères contusions.


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haydn
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MessagePosté le: Mer Sep 01, 2004 4:07 pm    Sujet du message: Répondre en citant

Très prochainement : Epilogue, Côme 1876.

(Ben oui, faut bien que çà finisse un jour, et mon clavier commence à me donner des crampes Mr. Green )


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Katharine Kanter



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MessagePosté le: Ven Sep 03, 2004 9:07 pm    Sujet du message: Axel de Fersen, Rochambeau, et la Révolution américaine Répondre en citant

Ces textes que M. Haydn a la grande amabilité de recopier sont particulièrement intéressants, et pour ma part j'ignorais complètement les liens de la famille suédoise de Taglioni avec le groupe autour de Axel de Fersen et Gustav III, ce dernier étant, comme Charles III d'Espagne à la même époque, un très grand réformateur.

(je me permets de dire tout à fait en passant, qu'en tant que sujet de sa Britannique Majesté, je peine à voir quoi que ce soit qui mériterait à 'être célébré dans un évènement aussi colonial que l'Entente Cordiale, mais, encore une fois, passons...)

En tous les cas, il se fait que ce groupe, précisément, était ceux qui soutenaient avec énergie la Révolution américaine. Axel de Fersen combattit avec Rochambeau et Washington !

Le père d'Auguste Bournonville fut maître de danse de Gustav III, lui-même le sujet de Un Ballo in Maschera de Verdi.

Bournonville appartenait à ce réseau que l'on peut très justement appeler anti-féodal, et rapporte dans ses mémoires que dans leur famille, son père ne prononçait pas le nom de Gustav III ou de La Fayette sans respectueusement enlever son chapeau.


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haydn
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MessagePosté le: Ven Sep 03, 2004 10:02 pm    Sujet du message: Répondre en citant

Bournonville (père ou fils?) avait-il une conscience politique? Il me semble que tout ces gens là, et en dépit de ce qui s'est passé en France en 1789, étaient les serviteurs des princes et des rois, et n'avaient aucune intention de scier la branche sur laquelle ils étaient assis... Plus que la prise de la Bastille, ce sont sans doute les événement de 1830 qui ont réellement fait évoluer les esprits, surtout dans les pays germaniques.


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